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Tribune d’Eric Delbecque - L’affranchi couronné : quand la gauche grandissait à l’intérieur de la monarchie (5)

mardi 28 février 2017

La genèse de l’individualisme ne s’épuise cependant pas dans l’exploration de la psyché et du style de vie aristocratiques. La lente construction de la monarchie française a également favorisé, à un double niveau, l’émergence de la figure de l’individu souverain qui sera au cœur du projet de la gauche authentique : à travers l’exaltation d’un être d’exception et l’édification de l’État moderne, protecteur et champion de l’ego car dispensateur d’égalité.

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Affiche du film Le Roi Arthur

Les dynasties mérovingienne et carolingienne ont enraciné la royauté dans la mythologie héroïque. Clovis, Charles Martel, Pépin le Bref et bien sûr l’empereur Charlemagne, héritier de la Rome antique, furent les pères fondateurs herculéens de la monarchie comme lignée des êtres d’exception. Si la médiocrité des personnes semblait parfois faire mentir le bon sang des ancêtres, que l’on dira par la suite troyen, l’idéologie et la théologie royales, la religion monarchique, appelant à la rescousse l’élection divine, suppléaient à l’absence de charisme et à l’incompétence du suzerain. Certes, la cristallisation de cette sacralité dynastique fut graduelle : les capétiens devront s’imposer, forger opiniâtrement les outils de leur puissance, légitimer spirituellement leur pouvoir. Dès le douzième siècle, le royaume de France ne manqua pas de ces êtres joviens, tels Louis VI, Louis VII, Philippe Auguste, Saint Louis ou Philippe le Bel, qui portèrent haut l’oriflamme de la royauté et établirent bien vite que le suzerain est souverain. Charles V, Charles VII et Louis XI surent poursuivre dans cette voie.

Un pas de plus fut franchi au début du quinzième siècle dans l’exaltation de la personne du monarque, contribuant à la valorisation conceptuelle et sociale de l’individu, et jetant du même coup les bases de la conception moderne de l’État qui se formalisera au seizième siècle. Désormais, le royaume sera assimilé à un corps spécifique, homogène et permanent, articulé autour du roi, de ce fait exalté dans sa souveraineté. Le juriste Terrevermeille consolida cet ouvrage rhétorique en déclarant le royaume corps mystique, comparable théologiquement à celui du Christ. Et comme le Christ est source de vie pour ses fidèles, le roi, tête et âme du royaume, le vivifie et l’ordonne. Dès lors, la puissance suprême et souveraine, symbole et outil de son pouvoir mainteneur de l’unité passée, présente et future du corps communautaire, ne pouvait plus être contestée au prince. L’analogie organico-spirituelle va loin puisque le roi, âme du royaume disais-je, en toute bonne logique aristotélicienne, est la forme enveloppant ses sujets et la terre de France, leur donnant leur être particulier, les individualisant, singularisant la matière.

Le monarque ne peut donc être un noble parmi d’autres, simplement primus inter pares : d’une autre essence, il s’échappe de la chaîne aristocratique pour la surplomber, pour affirmer sa radicale différence et pour revendiquer en toute cohérence le pouvoir absolu qui garantit la cohésion de la communauté politique, c’est-à-dire pour réclamer la souveraineté, au sens que lui donna Bodin. Et parce qu’il donne vie et unité au royaume, le pouvoir royal exige l’immortalité. D’où la nécessité des deux corps du roi, talentueusement étudiés par Kantorowicz : une personne royale immatérielle et conséquemment incorruptible, un corps moral effaçant la finitude des personnes charnelles, se superpose aux corps naturels pour vaincre la mort. Du même coup, la chose publique transcende elle aussi le temps, puisqu’elle se confond avec le Roi immortel, avec la souveraineté éternelle de la Couronne. Par le corps du royaume, c’est la communauté nationale et l’État moderne, encore inconnu sous ce nom, qui font leur entrée sur la scène de l’Histoire. A travers les siècles, le roi a accouché de la nation, lui a permis de prendre conscience d’elle-même, a contribué à la fortifier, et versa enfin son sang sur son autel.

L’absolutisme du seizième et surtout du dix-septième siècle doit être lu comme le terme logique du développement de la figure royale suivant les deux axes que j’ai indiqués. Il faut le considérer comme une floraison de l’humanisme et de la Renaissance, donc de l’individu et de la métaphysique du sujet, et non comme une idéologie et un régime politiques en complète contradiction avec les Temps Modernes. Le roi absolu de droit divin, d’abord pratique de gouvernement puis doctrine, incarne l’homme mesure de toute chose, le type achevé de l’être d’exception, l’archétype héroïque s’offrant à chacun comme modèle dont s’inspirer. Le roi ne représente rien d’autre que le héros absolu, l’homme au faîte de sa puissance à qui le pouvoir revient de droit, celui à qui la logique et la mystique commandent de confier les destinées de la communauté. Et c’est parce qu’il est le héros qu’on le proclame tout puissant, infaillible et sacré. Comme les souverains hellénistiques avant lui, et les empereurs de Rome, il justifie seul les lois : son plaisir les fonde et les établit, sa volonté est source de droit car sa puissance et sa plénitude lui interdisent de mal faire, impliquent sagesse et omniscience, pénétration des mystères divins et communion intuitive avec les arcanes de l’Être. Dès lors il ne peut être que le chef et l’arbitre.

De surcroît, si la monarchie capétienne a permis à l’individu de déployer ses ailes, c’est aussi en repoussant les assauts du cléricalisme et des féodaux. L’histoire de l’Église médiévale est celle d’une domination temporelle manquée, transfigurée en un magistère essentiellement spirituel. Certes, l’Église exprimait au Moyen Âge la totalité du monde, écrivait très justement Jean Touchard, mais son universalisme prit de moins en moins la forme d’un imperium pour revêtir celle d’une Respublica Christianum, soumise à l’Auctoritas pontificale. La république chrétienne, qui garantissait une communauté intellectuelle, ne pouvait pas s’articuler sur une ambition politique. Du même coup, un espace était libéré pour une affirmation résolue du pouvoir royal : l’État moderne entrait en scène. Les rois de France s’imposeraient là où l’Empereur avait échoué. Encore fallait-il, pour assurer l’autorité de l’État, forger dans le plus pur et le plus dur métal les lames de ses glaives : l’impôt et l’armée permanente. Les souverains d’Occident prirent l’habitude du premier avec les croisades, tandis que s’annonçait, dans le même mouvement d’expansion orientale de la chrétienté, un embryonnaire sentiment d’appartenance nationale qui se déploierait véritablement durant la guerre de Cent Ans et accoucherait la force militaire.

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Charles Ernest Butler- King Arthur 1093

A partir du milieu du treizième siècle, le terme de corps fut employé pour désigner la communauté des citoyens. Au quinzième siècle ai-je dit, à côté du corpus mysticum de l’Église, apparut sous la plume des juristes le corpus mysticum de l’État, qui n’avait pas moins de réalité que le précédent. Le corps moral et politique des citoyens ainsi qualifié, la patrie revêtait une signification religieuse : se sacrifier pour elle équivalait à mourir pour une cause sacrée. Le patriotisme populaire incarné par Jeanne d’Arc, qui se manifesta et s’accomplit en elle et par elle, s’appuyait sur le sentiment religieux, s’adossant à l’idée que la patrie représente un don de Dieu, tout à la fois un présent offert à chaque homme et un élément nécessaire des desseins divins. Quiconque y portait atteinte offensait le Créateur lui-même et encourait un juste châtiment. Jean Gerson insistera sur l’importance de ce dispositif intellectuel. Néanmoins, une autre conception du patriotisme, ou disons plutôt du sentiment national, naissait concurremment, moins chrétienne, et moins dépendante de la personne du monarque. En 1422, dans son Quadrilogue invectif, le normand Alain Chartier élèvera la France au rang d’absolu, lui prêtant de surcroît les traits d’une dame, métaphore anthropomorphique riche d’avenir...

L’Église tenta à maintes reprises de corseter le nouveau-né, l’État monarchique, colonne vertébrale de la nation. Le roi mit rapidement un coup d’arrêt aux prétentions papales. Guillaume de Nogaret réécrivit Justinien au profit du suzerain : le roi de France est empereur en son royaume. Les premiers Capétiens n’eurent guère le goût des génuflexions romaines. Philippe le Bel, oublieux des conceptions théocratiques de Gilles de Rome, le fit sentir avec éclat en provoquant la chute de Boniface VIII. De surcroît, la réunion en 1302 de ce qu’il faut bien nommer les premiers États Généraux, l’assemblée de Notre-Dame, destinée à liquider l’ingérence pontificale dans les affaires du royaume, fit d’une pierre deux coups en portant l’estocade aux barons : associer le Tiers-État aux travaux des prélats et des nobles revenait à entamer l’autorité de ces derniers. Le roi et le pape resteront des siècles durant des rivaux dissimulés, s’affrontant à coups d’arguments théologiques tout en ménageant les apparences de la concorde chrétienne, à quelques rares exceptions près.

Chaque adversaire s’évertuait à mettre le dogme de son côté. Deux voies s’offraient au prince pour légitimer son pouvoir : celle du Docteur Angélique ou celle d’Ockham. Saint Thomas reprenait le postulat aristotélicien de l’homme naturellement porté au jeu social, et envisageait la construction naturelle comme accessible à l’entendement humain. La raison permettait de découvrir les règles de la juste cité, et donc d’élaborer un droit naturel s’imposant au prince lui-même. Ockam, quant à lui, substitua l’idée de volonté à celle de raison. Comme c’est la volonté de Dieu qui élit les possibles, c’est la volonté des individus qui crée l’ordre temporel. Celui-ci ne peut pas se réclamer de la nature mais d’une solidarité contractuelle, productrice d’un droit positif. Trois éléments constitutifs de la modernité apparaissaient ainsi intimement liés : la volonté, annonçant les théories du contrat social ; l’individu, entendu comme sujet émancipé de la tutelle communautaire ; le droit positif, c’est-à-dire un système normatif fondé uniquement sur la volonté du souverain.

Ockham formalisa ses positions théologico-politiques dans le Dialogus. Au spirituel et au temporel, il y reconnaissait au pape un pouvoir tempéré, suffisant pour lui permettre de gouverner sagement la communauté des fidèles, mais assez restreint pour lui interdire la tyrannie. Si le pape a toute autorité sur les institutions qui trouvent leur fondement dans l’Évangile, telles l’administration des sacrements ou l’ordination des prêtres, il ne lui appartient pas d’imposer l’obéissance lorsque la loi évangélique demeure silencieuse. Visant à délimiter les juridictions des deux acteurs, Ockham ne cherchait pas à dissoudre l’Église dans l’État mais à circonscrire des domaines d’intervention, et à réformer l’Église.

L’influence de la via moderna ockhamienne, qui l’emportera, se retrouvera notamment chez Marsile de Padoue, l’auteur du Defensor Pacis. C’est à lui que l’on doit une systématisation, sur le plan politique et ecclésiastique, des principes individualistes et positivistes que les franciscains avaient forgés à un niveau essentiellement philosophique et théologique. Plus radical qu’Ockham, Marsile de Padoue considérait la religion, peu ou prou, comme une nécessité naturelle et sociale - ce en quoi il était très certainement un précurseur de Machiavel.

Dans cette lutte acharnée du trône contre l’autel, les théoriciens impériaux puis royaux ont veillé à ménager l’adversaire. Les partisans de l’autorité temporelle raisonnaient dans les cadres mentaux de la révélation chrétienne. Il faudra attendre Marsile de Padoue, et surtout Machiavel, pour que s’avoue comme telle une pensée politique laïcisée. La plupart des premiers avocats du pouvoir monarchique furent des ecclésiastiques qui n’ambitionnaient nullement de remettre en cause l’autorité romaine. La théorie des deux glaives, énoncée par Bernard de Clairvaux dans la première moitié du douzième siècle, ne doit pas faire illusion.

De son côté, le pape ne souhaitait pas bouleverser l’ordre des choses. Fidèle aux vues de Jean de Salisbury, Innocent III, pourtant résolu à modérer les ardeurs impériales, ne songea guère à prendre en charge l’exercice quotidien du pouvoir temporel, et se rallia volontiers à l’avantageuse doctrine de saint Bernard. C’est essentiellement à un droit de contrôle que prétendait le pape. Il n’en reste pas moins que la vérité de la pensée de l’abbé de Clairvaux se dévoile clairement dans les thèses de Hugues de Saint-Victor. Si l’on ne peut douter du dualisme des fonctions, affirmait-t-il en substance, la prééminence ultime appartient au pouvoir spirituel. Thomas d’Aquin ne dira pas autre chose : rendez à César ce qui est à César, mais sans oublier cependant que l’ordre de la nature demeure soumis à l’ordre de la grâce. Quant au roi, qu’il sache être vertueux et se garde surtout d’ignorer l’enseignement des prêtres ! Le renouveau des études canoniques à partir du douzième siècle, tout d’abord avec Gratien, puis Roland Bandinelli, le futur Alexandre III, Rufin, Etienne de Tournai, Huguccio, Laborens, Sicard de Crémone, Simon de Bisignano et le bolonais Tancrede, s’ancra dans cette perspective théocratique. L’abbé de Fleury Abbon, au dixième siècle, Yves de Chartres, au onzième, et Jean de Salisbury, au douzième, tous trois hommes d’Église, avaient chacun contribué à bâtir la notion d’État, tout au moins à en légitimer l’usage, mais aucun ne lui reconnut une véritable autonomie vis-à-vis de la papauté. Lorsque les laïcs se feront plus nombreux dans les rangs des idéologues royaux, notamment en France, le trône n’en deviendra pas pour autant plus hostile au magistère romain. Jusqu’aux Lumières, l’Église demeura un instrument de pouvoir qu’il importait de maîtriser. Dès la fin du treizième siècle, Dante séparait le temporel du spirituel. Toutefois, rompre ouvertement l’alliance politique séculaire entre le roi et le pape aurait occasionné de graves désordres. Si des crises perturbaient de temps à autre les relations entre les deux partenaires, l’essentiel n’était pas remis en cause. Les prédateurs se guettent les uns les autres, mais se dévorent rarement...

La noblesse féodale, quant à elle, fut vaincue par un patient travail de domestication. Commencé au douzième siècle au sein même de la pyramide hiérarchique seigneuriale, il fut consciencieusement poursuivi par la royauté. En un moment, expliquait Georges Duby, où l’État commençait à se dégager des entraves féodales, le mécénat princier a sciemment favorisé l’institution de ces liturgies profanes dont un Lancelot ou un Gauvain montraient l’exemple : c’était un moyen de resserrer l’emprise de la puissance souveraine sur une chevalerie peu docile. Le code de la fine amour servait les desseins du prince à bien des égards. Il rehaussait d’abord les valeurs chevaleresques, affirmant dans le domaine des parades, des illusions et des vanités, la prééminence de la chevalerie, insidieusement minée en réalité par l’ascension bourgeoise. Et au sein même de la chevalerie, le rituel coopérait d’une autre façon, complémentaire, au maintien de l’ordre : il aidait à domestiquer la jeunesse. Le jeu d’amour, en premier lieu, fut éducation à la mesure, mot clé de son vocabulaire spécifique. Invitant à réprimer les pulsions, il était en soi facteur d’apaisement. Mais ce jeu, qui était une école, appelait aussi au concours. Il s’agissait, surpassant des concurrents, de gagner l’enjeu, la dame. Et le seigneur, le chef de maisonnée, acceptait de placer son épouse au centre de la compétition, en situation illusoire de primauté et de pouvoir. La dame présidait aux rivalités permanentes et couronnait le meilleur. L’amour courtois apprenait à servir, vertu première du bon vassal. L’apprenti, pour acquérir plus de maîtrise de lui-même, se voyait contraint de s’humilier. L’exercice qu’on lui demandait était de soumission, de fidélité et d’oubli de soi.

Le culte du moi du secret des cœurs à la place publique

En tout état de cause, les bourgeons prométhéens et libertaires de l’égotisme aristocratique médiéval, qu’il soit monarchique ou féodal, fleuriront décisivement avec l’épanouissement du Quattrocento. L’homme faustien déploya ses ailes, et l’âme émancipée des condottieres et des philosophes-artistes s’appliqua à être elle-même Dieu. La Renaissance marqua une étape décisive du développement de l’individualisme comme dynamique historique et philosophie sociale. Elle n’a pas découvert l’individu, elle l’a généralisé et légitimé. Toujours il s’était avancé masqué au cours de l’Histoire. Les êtres d’exception, grands capitaines, rois ou empereurs, qui furent les premiers hérauts libertaires, qui agirent en individus, en sujets, autonomes et indépendants, se drapaient dans les missions, devoirs et fardeaux du Chef. Ils recouvraient l’orgueil et la volonté de puissance qui les habitaient, le sentiment de leur invincible unicité, du manteau de la Providence et, sans la nommer encore ainsi, de la raison d’État, dont Machiavel devait poser les premières pierres. Sans l’ombre d’un doute, Hannibal, Scipion l’Africain, Philippe Auguste ou Frédéric de Hohenstaufen, font écho par-delà la tombe aux voix de leurs descendants que furent Kléber, Hoche ou Napoléon, parangons du même individualisme aristocratique, mais le monde antique et médiéval n’identifiaient pas les premiers comme d’impérieux ego. Héros, demi-dieux, ils incarnaient aux yeux de leurs contemporains un principe supérieur. Délégués célestes, ils avaient reçu pour tâche de conduire la Cité, le royaume ou l’Empire, selon le dessein des dieux et du Destin, puis du Tout-Puissant. Certes, la Renaissance fournira, plus encore que toutes les époques précédentes, son lot d’images pieuses à la tradition des maîtres superbes joignant le goût du panache au goût du poignard et de l’intrigue. Artistes tout autant que généraux cruels, ces princes hors-la-morale, premières ébauches du surhomme nietzschéen, ne reconnaissaient que leur propre loi, par-delà bien et mal, en ne laissant pas de témoigner de leur soumission aux Commandements et aux ancêtres : que ne fait-on dire au Livre et aux morts... Ces bêtes de proie, animaux et pourtant esprits exceptionnels, ne manqueront pas de s’offrir à la contemplation de la postérité, de Laurent le Magnifique aux Borgia en passant par les condottieres et leurs bandes mercenaires.

Néanmoins, l’originalité de la Renaissance, son apport capital à la philosophie individualiste, réside dans le fait d’avoir consciemment et pleinement articulé le monde, le cosmos, pour la première fois dans l’Histoire, autour de la personne humaine, du magnifique microcosme : l’univers humaniste fut d’abord un culte du moi, une apologie du je solaire et orgueilleux qui se choisit lui-même, et devient ce qu’il exige d’être. Le Grand Horloger s’est effacé pour lui laisser la place, avant de s’absenter définitivement quelques siècles plus tard. Désormais, l’individu s’affirma comme un projet politique et social, philosophique et artistique. L’individualisme était né : en témoignent les fulgurances de Pic de la Mirandole, Les Fureurs héroïques de Giordano Bruno, ou Le Sage de Charles de Bovelles.

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La création d’Adam par Michel-Ange

D’ailleurs, si le créateur sort de sa gangue théologique pour s’élancer vers de plus vastes horizons, il faut précisément l’imputer au déploiement des logiques de l’individu. C’est dans cette perspective, me semble-t-il, que Léonard de Vinci ou Michel-Ange font le plus sens comme figures historiques exemplaires. Avec eux, et leur nombreux compagnons chasseurs de beauté et traqueurs d’absolu, naît la passion de fondre l’individu dans le créateur, celui qui trouve en lui-même ses propres déterminations, de les rendre parfaitement synonymes et parfaitement souverains. Au point d’intersection de toutes les doctrines occidentales qui ont vu le jour depuis trois siècles, on retrouve toujours le même postulat, celui de la mort de Dieu et du couronnement de l’homme. Bien sûr la tentation de l’orgueil est éternelle, mais l’époque moderne l’a exhumée de l’égoïsme pour l’orchestrer irrésistiblement, l’amplifiant tellement qu’elle est devenue le commun dessein de chaque membre de l’espèce. Chacun d’entre nous entend être Dieu...

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David par Michel-Ange

Le Grand Siècle et celui des Lumières tireront les conséquences de ce séisme philosophique, faisant germer cette rage de chercher et de découvrir semée dans les cœurs et les esprits durant les deux siècles précédents. Ils poursuivront l’attaque entreprise contre toutes les scolastiques, l’anéantissement des dogmes et de la discipline catholique du Moyen Âge. Ils se consacreront à fortifier cet orgueil humain impatient d’en découdre avec le Créateur et d’être enfin seul, d’affirmer que l’homme est devenu Dieu pour l’homme, et qu’il imposera désormais son pouvoir créateur - par la médiation de la technique - à une nature vidée de la divinité, redevenue païenne pour mieux échapper au Tout-Puissant, et se soumettre à ses armes. Ils glorifieront l’individu léonin, affranchi du sens perverti de la communauté, plein de virtu, de force et de caractère, libre et déchaîné. Ils élèveront l’hédoniste, émancipé de la tutelle des prêtres, plus avide de prendre possession et de jouir du royaume terrestre, champ d’exercice offert à l’action de l’homme, que de disserter sur celui, céleste, dont personne – jusqu’à son trépas – ne pourra jamais rien savoir, à commencer s’il existe.

Eric DELBECQUE, [1]. Cette promenade conceptuelle s’étalera sur une série d’articles d’ici mai 2017. Voici la première étape de cette réflexion.Président de l’ACSE et membre du Comité Orwell

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[1En cette période de campagne pour la présidentielle, il m’a paru indispensable de me livrer à un travail « archéologique » sur le clivage droite/gauche

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