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Tribune d’Eric Delbecque : La gauche sur des champs de ruines… (9)

lundi 20 mars 2017

L’Occident a pulvérisé les citadelles de la foi. L’Idéal est mort. L’humanisme ? Deux guerres mondiales ont déchiré ses rêves. Le rationalisme ? D’Einstein aux théories du chaos, en passant par l’effet papillon, le principe d’incertitude d’Heisenberg et la mécanique quantique, tout conspire à nous prouver qu’il manque beaucoup de pages dans le Grand Livre de la nature. Quant à la métaphysique du Sujet -pour laquelle le super-héros est le devenir de l’humain-, pour autant qu’elle est un individualisme vrai, un résumé de toutes nos ambitions prométhéennes, elle n’en finit pas de trépasser.

Nous avons dû apprendre l’humilité sous les coups de butoir combinés de la psychanalyse et de la sociologie déterministe, du marxisme et du structuralisme, de la déconstruction et de la philosophie du soupçon : la transparence du sujet à lui-même, son autonomie spirituelle, intellectuelle et sociale, son infinie perfectibilité et son aptitude à la maîtrise universelle et cartésienne de l’objet, passent désormais pour les rêves éparpillés d’humanistes attardés. Après la mort de Dieu, celle de l’homme, annoncée par Foucault dans Les mots et les choses, en soi libératrice mais pitoyablement récupérée, achevait de nous laisser seuls et désemparés. Quant à nos projets d’Eden séculier, ils nous ont lâché sans crier gare. Le communisme totalitaire donne aujourd’hui la nausée, et le socialisme bourgeois nous enseigne sans répit le ridicule, le conformisme et la médiocrité. Pour tout dire, l’avenir radieux a plutôt sale gueule et les lendemains qui chantent ont des accents de marche funèbre...

En quatre décennies le visage du monde a bien changé. Dans les années soixante et soixante-dix, tous les libérateurs velléitaires, marxisants et bruyants, les crypto-machins et les néo-trucs, champions en tous genres du maoïsme et du trotskisme, des Gardes Rouges et de la Révolution permanente, de la Chine Populaire et du Vietnam, de Cuba et Che Guevara, des Khmers et des Brigades rouges, vous servaient à la louche les pires insultes de hussard ou les plus sophistiques et dialectiques arguments pour vous démontrer à quel point les démocraties libérales étaient impérialistes, ploutocratiques et désespérément bourgeoises... Dans les années quatre-vingt-dix, ce sont les mêmes ou leurs fils spirituels qui nous déclarent, l’air pénétré et nullement embarrassé, que les drapeaux rouges les font cauchemarder...
Mais qui s’en formaliserait ? Au milieu de la déroute générale des idéaux, chacun cavale ventre à terre pour s’assurer de sa petite portion de bonheur et de ses petits instants de plaisir. On se dit que c’est toujours ça que la mort n’aura pas. Aujourd’hui, le citoyen-spectateur végète, consomme et digère, tandis que les techno-politiciens gouvernent en gestionnaires consciencieux et en comptables sourcilleux. Finkielkraut a raison : la société de consommation n’est pas l’empire des signes mais celui de la nutrition, l’apothéose des fonctions organiques. Se régalant de ce cauchemar, la politique se résume désormais à une interminable fuite en avant à travers un champ de bataille, parmi des monceaux de cadavres et des horizons de ruines. Pourtant, jamais encore dans toute l’Histoire ne s’était présentée une telle occasion. Les occidentaux avaient fait table rase, théoriquement tout au moins, d’obsessions idéologiques et politiques dangereuses, d’illusions philosophiques puériles, de certaines vérités toutes faites et faussement sacrées, de systèmes obtus et d’insupportables dogmes. Se dessinait la possibilité d’une politique de l’honneur, glorifiant l’individu et la liberté, assumant le nihilisme et la fatigue historique pour les dépasser.

Mais au lieu de saisir cette chance, nos prétendues élites se sont enlisées avec délice dans l’inertie, masquée sous la gesticulation « sociétale ». L’État et ses chefs, singeant les logiques internes du corps social, s’opposent à toute action ambitieuse alors qu’ils ont précisément pour mission de forcer le changement, de provoquer des mutations, de constituer une avant-garde, une phalange d’éclaireurs, et non une cohorte de généraux vaincus organisant la retraite d’une armée en déroute...

Notre classe politique ne se fait plus gloire aujourd’hui que de la micro-régulation et du grignotage de la sphère privée : on use et abuse de toutes les réglementations possibles et imaginables pour rogner, chaque jour davantage, les bornes du libre arbitre. A coup d’experts, et de comités en tous genres, les gouvernements contemporains, de droite ou de gauche - désormais ils appartiennent tous à l’extrême centre dirait Slama -, s’enquièrent avec empressement des moindres besoins sécuritaires et consuméristes de citoyens-spectateurs lobotomisés pour mieux leur refuser l’essentiel et les étourdir de servitude. Ressassant les mérites d’un consensus fatal, ils n’ont de cesse de faire avorter toutes les velléités authentiquement individualistes et novatrices en exaltant les vertus mortifères du cocon social.
L’imagination fécondante, la volonté persévérante, l’action réformatrice, sont des notions étrangères à l’esprit du temps. Dans les années soixante, Raymond Aron nommait déjà cette impuissance mortelle : la fin des idéologies. Elle ne signifie pas, précisait Aron, qu’une société industrielle prospère ignore le conflit des idées ou le choc des tempéraments. Il y aura toujours des opportunistes, des modérés et des rebelles, des conservateurs qu’effraie le changement et des réformateurs qu’indigne l’imperfection du réel. Cette formule suggère simplement que les idéologiques systémiques, au nom desquelles un parti se vouait à la destruction de l’ordre existant et à l’édification d’un monde nouveau, sont appréhendées avec le plus grand scepticisme. Parce que les causes en sont innombrables et obscures, et que les théories globales sont tout autant impuissantes à les saisir qu’à les éliminer d’un coup, l’insatisfaction contemporaine se révèle incapable de susciter une volonté révolutionnaire, se refusant au désespoir comme à l’espérance...

La conscience cool et désinvolte règne sur le monde occidental. Téléspectatrice, captée par tout et retenue par rien, excitée et indifférente à la fois, elle pulvérise l’idée même d’un moi digne de ce nom, digne d’être nommé une personne, une volonté. Émietté, le moi contemporain est plus que jamais l’esclave des logiques de l’hétéronomie qui sont l’âme des pensées de droite d’avant 1945. Un attentisme réifiant caractérise les sociétés développées modernes. Aron n’en a d’ailleurs aperçu que les prémisses. Cet immobilisme lénifiant ressemble désormais davantage à un consumérisme obsessionnel, concentré de grégarisme, qu’à un désenchantement nostalgique qui pourrait annoncer la résurrection d’une volonté combattante purgée de ses naïvetés... La logique du non-conflit intellectuel, et donc politique, ne peut aboutir qu’à un consensus de la médiocrité. Jusqu’au jour où ces soi-disant démocrates, obèses, peureux et fatigués, offriront leurs derrières aux bottes de quelques excités gueulards mais faustiens : Au commencement était le verbe ? Non ! Au commencement était l’action...
Lente plongée aux enfers dorés qui se résume admirablement et symboliquement dans le culte contemporain de l’instant et de l’urgence, qui a quelque chose à voir avec l’éternel présent, temps circulaire, des sociétés religieuses : ils communient tout deux dans le refus acharné de sacrifier à Prométhée. Flash -le célèbre personnage de DC Comics- est le symbole perverti du siècle… La société, l’être ensemble, n’est plus volonté positive de bâtir, de faire front en masse et dans l’ordre, de prévoir, de calculer pour réguler et maîtriser. Le futur s’évanouit, refuse de porter plus longtemps un projet, se résigne joyeusement à demeurer indéchiffrable, énigmatique. Les futuribles, pour user de l’expression forgée par Bertrand de Jouvenel, les futurs possibles, qu’il importe d’explorer afin de garder la main sur l’avenir, sont allègrement ignorés. Seule nous préoccupe la gestion de l’inéluctable. Le nous n’est plus que pis-aller défensif au profit des plus habiles vautours.

A l’architectonique des significations communes sur lequel s’édifiait l’identité collective, analyse finement Zaki Laïdi, s’est substitué l’ordre plus instable et fragmenté des risques partagés. Conséquemment, l’avenir n’est plus vécu sur le mode de l’intentionnalité, mais sur celui de l’aléa. Le projet s’efface devant le principe de précaution. Certes, toutes les symboliques d’attachement ne sont pas abandonnées. Mais elles sont systématiquement renégociées, conjuguées au conditionnel, plus fragmentées, plus précaires, et donc plus réversible dans le temps. Ainsi la citoyenneté devient-elle davantage utilitaire que le vecteur d’intégrations multiples. Quant à la transmission, désormais déclassée, car dépouillée de symbolique formelle, elle est également captive du monde et de l’imaginaire du réseau. Elle devient moins une valeur qu’un produit formaté aux besoins de la demande sociale : la transmission ne peut plus être pensée que sur l’étroit registre de l’utilité sociale. C’est ici qu’intervient une dynamique stratégique : celle qui fusionne l’imaginaire du réseau et celui du marché. Leur enchaînement a crée un espace de résonance pour l’homme-présent, un royaume de l’urgence qui existe dans un temps écrasé sur lui-même. L’homme-présent n’est pensable que sur l’échiquier du marché, comme réalité et comme imaginaire, car ce dernier se définit précisément comme le lieu du pouvoir décisionnaire et discrétionnaire du présent, où l’impératif de la célérité est porté à l’incandescence. Figure sans visage de ce présent autarcique, les marchés financiers symbolisent ce mouvement perpétuel sans finalité, ce cercle éternel et parfait, masque ultime de l’immobilisme. Ils se flattent d’échapper par nature à l’inertie, de ne répondre de rien et surtout de personne, de pouvoir s’arracher aux contraintes de toute histoire, de toute culture et de toute morale, de hausser l’oubli du passé au rang de condition décisive de leur pérennité nécessaire. Le chambardement du rapport au temps s’inscrit logiquement dans la dominance du marché. Tandis que ce dernier construit de plus en plus nos identités, celles-ci sont pensées chaque jour davantage sur le mode de l’imaginaire marchand. L’identité devient une combinaison très instable et malléable, un produit disponible sur un marché de valeurs de plus en plus mondialisé, que l’on va sédimenter à d’autres valeurs sans se préoccuper de leur compatibilité culturelle, et que l’on répudiera s’il n’offre pas toute satisfaction.
Si l’on veut donner figure théorique à cette dynamique réifiante, un nom s’impose : Hayek. Celui-ci rompt avec toute vision téléologique de l’ordre social. L’organisation à partir des fins lui semble impossible dans la mesure où le cœur de l’ordre social est celui d’une information en perpétuel mouvement, que l’on ne peut ni figer ni prévoir. Le corollaire de cette idée, c’est la conviction que la dispersion de cette information ne permet pas à un individu de la synthétiser ou de la transmettre. A ses yeux, le marché échappe à toute évaluation morale : il constitue une régulation invisible et supérieure, spontanée, qu’il convient de soustraire impérativement à l’emprise du politique. La théorie hayekienne est une idolâtrie du présent, un refus de l’avenir comme projet. Que rajouter d’autre à ce triste panorama de l’inconscient capitaliste ? Peut-être celui de son jumeau : le désenchantement.

Il semble parfois que notre époque, écrivait Gaétan Picon dans son Panorama des idées contemporaines, a fermé le cercle de notre abandon. L’homme s’éprouve dans l’angoisse de sa déréliction qui n’est plus que vide. Mort à toutes les croyances qui l’aidaient à vivre, l’homme est désemparé. Une fatigue mortelle s’étend sur les ruines… Le glas sonne pour une civilisation lorsqu’elle commence à cultiver des valeurs qui impliquent sa propre mort. Mais n’est-ce pas précisément parce qu’elles impliquent sa propre mort que cette civilisation les honore ? Les civilisations périssent de la mort de leurs instincts, ou plutôt de l’envahissement de leur subconscient par l’instinct de mort... Le déclin de la civilisation occidentale témoigne d’une dégénérescence de ses passions ataviques. Le désir de se surmonter et l’acharnement à se maîtriser, soi et la nature, l’amour de la puissance ordonnée et rayonnante, pénétrante, lucide et prométhéenne, s’enfuient de nos âmes excédées et lasses. Le trône de Nemrod vacille et la Tour de Babel s’écroule, pierre par pierre. Icare se meurt tandis que le troupeau honore les idoles. Nous devons exorciser nos démons. Le futur n’est pas un destin, pas plus qu’un Eden assuré. C’est un combat de chaque instant contre la mort, le hasard et l’inconnu.

L’homme ne fait pas plus de fautes qu’autrefois, remarquait Huguenin, mais il est incapable de se les pardonner, de les digérer. La mauvaise conscience tue l’Occident, la culpabilité le dévore et le castre, la haine de soi le guide vers son tombeau. Les vivants qui le peuplent n’en sont déjà plus : ce sont des morts qui s’ignorent. A moins que les hommes ne se réveillent, harangués par les derniers conquérants, les ultimes combattants, pour enfin se débarrasser des golems ridicules qu’ils applaudissent à tout rompre, trop fatigués sans doute de les détester. Le troupeau et ses bergers sont malheureusement solidaires. C’est une société que désertent le désir et la passion, l’orgueil et la volonté, qui engendre ces élites infirmes. D’ailleurs, si ces caricatures de chefs sont la fidèle domesticité de ceux qu’ils sont censés guider, s’ils ressemblent à s’y méprendre aux âmes les plus irréprochablement serviles, comment ne pas les condamner, les maudire, les rendre responsables de l’obscène spectacle qu’offre ce temps ? Faut-il se résigner à l’Histoire comme fatalité ? N’existe-t-il aucune issue, ni dans le peuple de Michelet, ce doux rêve auquel je veux pourtant croire, malgré moi, ni dans les héros, saints et bêtes de proie, scandaleusement absents ? Notre raison s’arme de cynisme, mais notre espérance s’obstine à porter bien haut les étendards usés des guerriers magnifiques qui jamais ne se rendent.

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Flash Gordon, le héros créé par Alex Raymond

Il faudrait plus que jamais qu’un général reprenne la place qui est la sienne : à la tête de l’assaut. Disons-le clairement : le politique a partie liée avec l’épopée et la légende, la grandeur et le mythe, la figure du héros et le romantisme des actions d’éclat. J’entends déjà les quolibets et les rires moqueurs, les hurlements hystériques et les appels au front républicain pour parer au danger totalitaire, à l’irrationalisme politique et au romantisme fascisant. Certes, du culte de la personnalité à la séduction guerrière, de la mythologie fallacieuse aux rêves obsessionnels et destructeurs, les dérives possibles sont légions. Mais rassurons les excités fébriles de l’antifascisme paranoïaque : aucune n’est inéluctable. Atlas soutient le monde sur ses épaules, en se levant de plus en plus haut. L’existence des grands hommes, des héros, est un appel écrivait Bergson, qui exhorte à ressembler. Le grand homme n’en est pas un, qui appelle à la soumission, mais plus simplement un tyran.

Sans aucun doute, la démocratie contemporaine a travaillé à l’effondrement des mythologies, car son postulat est qu’il n’y a pas de vérité. C’est faute d’une vérité discernable par les voies de la connaissance que la majorité est appelée à se faire constitutive de la vérité. Ce qui plaît au plus grand nombre devient la vérité, par convention. Les premiers libéraux, hostiles à la démocratie, identifiaient le régime représentatif à la recherche du Vrai. L’élite de la nation, solennelle assemblée imposant le silence aux passions, poursuivrait avec acharnement une Vérité nécessairement rationnelle et s’accordant magnifiquement aux plus nobles aspirations des hommes. Il ne s’agissait nullement d’articuler le pacte social sur l’opinion et la convention. Les hommes s’assemblent, certes librement, mais pour s’établir sur les terres rassurantes de la Vérité. Une fois capturée, elle ne saurait souffrir le caprice et l’arbitraire des passions, le joug de la nature qui parle en nous. Seule la volonté raisonnable est une volonté libre, la Vérité et la Raison se confondant absolument. Du dialogue, de la confrontation des arguments, jailliront la Justice et la Vérité, visages de la Raison pure et parfaite. L’unanimité, implacable et fatale, naîtra de la force contraignante de l’évidence. Les hommes étant imparfaits, et la réalité impitoyable aux rêves, la Cité subira pourtant le règne de la majorité. Néanmoins, cette dernière était inspirée, disait-on, par les flambeaux de la Raison.
Aujourd’hui, Newton et Condorcet ne sont plus nos saints patrons : Einstein et Kuhn les ont remplacés. Je suis d’ailleurs persuadé qu’une affinité profonde unit les théories de Thomas Kuhn sur la structure des révolutions scientifiques et les intuitions fondamentales du système nietzschéen concernant la science. La philosophie implicite qui parcourt toute la construction kuhnienne s’est forgée, bien que son auteur s’en défende, au brasier d’un irréductible relativisme, d’un présupposé d’incertitude fondateur et d’un pressentiment plus ou moins angoissé du chaos. Le progrès des sciences n’est pas à ses yeux un processus linéaire d’accumulation, mais une série de ruptures où se succèdent différents paradigmes. Chaque paradigme - un ensemble de méthodes et de principes - succède à un autre au cours d’une effervescence théorique que kuhn qualifie de révolution scientifique. Le point le plus intéressant réside dans l’affirmation que l’acquis et la puissance explicative de chacun des paradigmes ne sont pas totalement intégrés par son successeur. En conséquence, bien qu’il y ait progrès technique ou, pour être plus exact, progrès technologique, certains phénomènes ou processus naturels ne seront pas expliqués dans le cadre d’un nouveau paradigme, alors qu’ils l’étaient dans la structure du précédent.

En fait, Kuhn ne croit pas en un ordre rationnel, en une Raison immanente à la structure même du réel. Il ne conçoit pas la science comme le déchiffrement, lent mais inéluctable, du Grand Livre de la nature. Je reste intuitivement convaincu, sans aller toutefois jusqu’à l’affirmer dogmatiquement, que la science selon Kuhn, c’est une heureuse et temporaire conjonction entre une certaine méthode d’observation, d’expérimentation sur l’objet, et un moment d’ordre mathématique, un instant de légalité en un point précis de l’univers - plus ou moins étendu spatialement. Moment d’ordonnancement du Monde assez grossier de surcroît pour tolérer la fabuleuse imprécision de nos techniques scientifiques tout en nous permettant d’inventer le progrès technique. Peut-être même suffisamment taillé à coups de serpe pour admettre diverses armatures d’explication scientifique. La découverte naît de la rencontre contingente des caprices... La science, dans ses progrès mêmes, est devenu le révélateur de l’inintelligibilité du monde.

On peut même affirmer qu’elle a frappé de précarité, ou même détruit, la plupart des valeurs, des traditions, des impératifs sociaux et des croyances qui ordonnaient nos vies. Mais elle ne nous a rien proposé en échange… Pourtant, le désespoir intellectuel, l’échec dans la quête du sens, n’entraîne pas nécessairement la lassitude et l’ennui de vivre. L’homme peut même trouver une sorte de raison d’être orgueilleuse dans la destruction du sens, ou dans le choix d’un sens arbitraire. Nous sommes des naufragés qui appelons au secours, qui avons besoin, pour nous sentir sauvés, d’une religion tutélaire ou d’une Révolution qui transformera le monde. Et si tout cela était illusoire consolation, mensonge pour le réconfort des faibles ? S’il s’agissait pour l’homme d’apprendre à marcher seul… Au-delà du nihilisme, il faut tendre l’arc de nouveaux désirs. Il dépend de nous que le monde ait un sens : c’est l’homme qui en est le créateur.
Il faut bien regarder la réalité en face : à l’instar des fils d’Athéna, les descendants des grands ancêtres démocrates ne croient plus à la Vérité. C’est la loi du plus fort qui légitime désormais leur pouvoir et leurs décrets. L’Histoire, reconnaissait Paul Valéry, justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle donne des exemples de tout. Les possibles se bousculent et nous ne savons que choisir, de peur de nous tromper... La minorité a tort parce qu’elle est la minorité. Au mieux, c’est la passion du consensus et de la convention librement acceptée par tous qui régule les rapports sociaux, animée par le souci exclusif de l’ordre et de la paix sociale, non par l’amour de la vérité. Je n’ai rien contre... Mon scepticisme de raison s’en accommode. La liberté est sœur de la lucidité. Mais le pire paraît souvent certain. Les politiciens s’attachent la plupart du temps à flatter la médiocrité, la facilité et le conformisme. Ils égalisent par le bas et rassemblent dans la fange. Le nombre des combattants ne fait pas la grandeur des causes. La lâcheté, la faiblesse et l’inconséquence sont souvent l’apanage des majorités, vastes troupeaux serviles. Les démocraties abandonnées par les héros et les âmes fortes sombrent invinciblement dans les abîmes de la bassesse et de l’insignifiance.

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L’Occident n’a plus de mystique, Péguy avait raison. Il ne croit plus en rien, ni en personne. Mais la force naît de la dés-espérance. Se déprendre de toutes les illusions, renoncer au doute lui-même, mettre en question son propre scepticisme... Seule cette ascèse forge l’âme, discipline et éduque l’esprit, l’aiguise et le rend libre. C’est le plus noble des combats que de lutter en vain. La mystique, précisément, de l’inutile, du pur défi... Mais faire le malin pour s’abandonner au bout du compte aux charmes de la servitude, voilà sans doute l’ultime abîme. Baudelaire a raison, plus que jamais : l’absurde est la grâce des gens qui sont fatigués.

Toutefois, il n’est pas interdit d’avoir une autre conception de la condition humaine que celle, déprimante, du nihilisme light. Les hommes peuvent emprunter quatre routes pour parvenir à un intense sentiment de puissance, pour jouir de la plénitude que seul accorde le pouvoir. Certains vivent des rentes de la communauté, de la famille, du clan, ou de tout autre collectif qui possède la moindre prérogative : leur influence et leur insolence sont héritées. D’autres, moins classiquement, s’approprient une fraction de la puissance du groupe. Ils s’admirent d’être des janissaires du Moloch. Quelques-uns se sacrent Sujet Absolu, jumeaux tout-puissants dénués d’âmes, vainqueurs de la peur atavique.

Les derniers, les moins nombreux, une poignée devrait-on dire, cheminent sur une corde raide, tendue au-dessus d’un précipice, et qui sans cesse menace de se rompre : ils se veulent chacun Dieu, personne et Dieu... Peut-être le désir irrépressible de goûter au pouvoir absolu rassemble-t-il les golems et les chenilles arpenteuses... La soif de puissance des funambules est celui d’une souveraineté sur soi, d’un travail sur sa singularité existentielle. Être soi-même n’est pas suffisant. Il faut encore devenir ce que l’on peut être, se bâtir en fonction de l’idée que l’on se fait de soi. Mieux vaut encore accepter le monde tel qu’il est plutôt que de nous accepter tels que nous sommes. Il s’agit de fixer sa propre norme, de trouver sa loi en soi-même, sous réserve de s’y tenir, d’être fidèle aux causes perdues, à l’idée que l’on se fait de soi et du monde. Dépasser la droite et la gauche a quelque chose à voir avec cela.

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Eric DELBECQUE, [1]. Cette promenade conceptuelle s’étalera sur une série d’articles d’ici mai 2017. Voici la première étape de cette réflexion.Président de l’ACSE et membre du Comité Orwell. Il vient de publier : Le Bluff sécuritaire Éditions du Cerf


[1En cette période de campagne pour la présidentielle, il m’a paru indispensable de me livrer à un travail « archéologique » sur le clivage droite/gauche

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