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Tribune d’Eric Delbecque - Le clivage droite/gauche : le masque de l’éternel combat (2)

lundi 13 février 2017

En cette période de campagne pour la présidentielle, il m’a paru indispensable de me livrer à un travail « archéologique » sur le clivage droite/gauche. Cette promenade conceptuelle s’étalera sur une série d’articles d’ici mai 2017.

Le complexe de Prométhée

C’est entendu… Droite et gauche sont nées du bouleversement révolutionnaire. Mais si ces termes sont les enfants du hasard, qui classa de part et d’autre du président de l’assemblée les partisans et les adversaires du veto royal, les réalités psychologiques qu’ils recouvrent n’en sont pas moins des constantes de la psyché humaine alimentant le processus de civilisation (l’illustration ci-dessous, tirée du jeu vidéo Assassin’s Creed Unity, l’exprime symboliquement de manière saisissante). On peut donc formuler ce clivage de bien d’autres manières.
Quelques-unes méritent particulièrement l’attention : en se complétant, en se combinant les unes aux autres, elles explicitent assez adéquatement les logiques antagoniques qu’exprime la dichotomie droite/gauche. L’homme, en tant qu’individu, prétend depuis toujours à la liberté absolue, qu’il l’assume ou non, qu’il en soit conscient ou pas. Et depuis toujours, il combat cette tentation parce qu’elle est source d’innombrables dangers, suscite de terrifiantes angoisses, révèle nos plus terribles insuffisances, expose en plein jour nos faiblesses les plus irréfutables et, semble-t-il, les plus irrémédiables. Le contraire de l’orgueil n’est pas l’humilité, qui s’oppose en fait à la vanité, mais la peur. Pour circonscrire son désir de liberté, de maîtrise, de puissance, l’homme s’est institué le débiteur et le servant de dieux dominateurs, garants de l’éternelle réduction des individus à la condition de mineurs métaphysiques et ontologiques. Depuis des temps immémoriaux, la religion fut une manière pour l’homme d’abdiquer, de renoncer à son ambition de dominer la nature au profit d’une réalité supérieure, d’êtres surnaturels, souvent la figuration de forces naturelles que l’orgueil humain ne devait en aucun cas provoquer ou tenter d’égaler.

L’homme inventa le blasphème pour emprisonner la volonté de puissance qui l’habite et l’effraye souvent, dressa Abel contre Caïn pour venir à bout du complexe de Prométhée. L’approche religieuse vise à la neutralisation de l’antagonisme potentiel de l’homme et de la nature. Symboliquement, elle est une posture d’appartenance et non de confrontation. Le monde est vécu comme une unité où coexistent le visible et l’invisible. Cette passion moniste, qui constituera l’essence même de la droite, implique le respect d’un ordre établi une fois pour toutes : chaque individu doit se plier aux règles originaires définies par les mythes. Le temps instaurateur est hors de portée, en aucune façon contestable.

Aux dieux despotes, il faut donc opposer un dieu de justice, le père de la transgression dans la mythologie grecque... La gauche, ce fut d’abord l’incarnation politique moderne de l’antique complexe de Prométhée cher à Bachelard, qui nous pousse à vouloir savoir autant, puis bientôt plus, que nos pères et nos maîtres.

Ce que combat le magnifique Titan, c’est la loi inique des dieux, la mesquine tyrannie que Zeus exerce sur les hommes. Il ne faut pas faire du frère d’Atlas le dieu du désordre, le prince du chaos et de la confusion. Prométhée est un juste, le fils de Thémis, la Loi. S’il refuse l’ordre qui n’est que conservation, perpétuation de privilèges indignes, il incarne celui qu’exigent le désir de souveraineté, le pouvoir sur soi, le progrès de la conscience et de la volonté. Il incarne la liberté absolue que chérit l’individu. Il siège en empereur dans le panthéon symbolique des maîtres sans esclaves.

Thierry Maulnier estimait que l’on se méprend en qualifiant de prométhéen le génie de l’homme lorsqu’il s’appuie sur ses seules forces pour changer sa condition, et défier les dieux qui veulent l’y confiner. Le Prométhée du mythe, précisait-il dans Le Dieu masqué, n’est pas un fragile humain. Il est un Titan, un Immortel. Prométhée est un être de race divine qui offrit aux hommes le moyen d’établir leur empire sur la terre. Transfuge du camp des dieux, il n’apporte pas aux hommes le royaume du ciel mais celui de la terre. Il est un Christ de l’immanence, venu apporter le salut sur la terre contre la volonté de Dieu, de Zeus, et c’est par Dieu qu’il fut crucifié. Le héros proprement humain et prométhéen, l’homme qui exige de porter plus loin dans l’univers les limites humaines, jusqu’aux frontières interdites où les dieux ont placé leurs sentinelles, l’homme intrépide qui s’avance résolument dans l’espace profané, le violateur du Sacré, ce n’est pas Prométhée, c’est Icare, l’homme qui voulait murmurer à l’oreille du soleil... Sans doute l’auteur des Vaches sacrées a-t-il raison. Pour ma part, j’aime cet orgueilleux qui se brûle les ailes. Mais dans mon lexique personnel, icarien vaut prométhéen, car le Titan incarne le principe humain : l’interprétation psychologique du mythe efface la condition divine du personnage des récits antiques. Des deux insurgés, je fais des jumeaux divinement surhumains.

Zeus, quant à lui, incarne le principe de Pouvoir, la Souveraineté, la Puissance (à cet égard -voir ci-après-, le jeu SMITE, développé par Hi-Rez Studios l’imagine adéquatement !). Il génère, féconde et dynamise le principe d’Ordre, la Loi, que représente Thémis, celle qui maintient l’équilibre entre les forces antagonistes, la gardienne de la Justice. Ses ancêtres renforcent la cohérence du principe de Pouvoir dont il assure la manifestation. Chaos, lointain aïeul, qui se serait accouplé au Vide femelle, nocturne et matriciel, aurait engendré les éléments primordiaux de l’univers ainsi que les astres principaux de la galaxie. Puis, laissant à son fils Éros le soin de présider à la combinaison des éléments, Chaos se serait retiré dans l’Aether. Ouranos, le grand-père de Zeus, épaulé par ses fils, bâtit les montagnes et les glaciers, pétrit la chair de Gaia et imposa sa loi à l’anarchique Pontos le Flot, descendant de Chaos. Les Titans, dont Cronos, père de Zeus, naquirent de l’union d’Ouranos et de Gaia, la Terre, qui prétendait d’ailleurs avoir enfanté son propre époux.
Cette généalogie de Zeus est un enchaînement de concepts à explorer : le Pouvoir fut engendré par le principe de Conservation, devenu pur immobilisme et domination, peur de l’avenir porté par la progéniture. Cronos dévore ses enfants, Zeus mais aussi ses cinq frères et sœurs, Hadès, Poséidon, Hestia, Déméter et Héra, par crainte d’être détrôné, par désir de refouler tout mouvement, tout changement. En outre, le père du premier des Olympiens se confond avec le Temps. Or, le Pouvoir est le fils nécessaire du Temps, celui qu’il exige de par sa nature même. Le chemin, la durée, réclame l’ordre, pour atteindre l’accomplissement. Zeus est l’enfant inéluctable de Cronos et cependant son ennemi. Car Chronos, le Temps, s’il se nie lui-même comme principe d’évolution, engloutit, abolit la Création ouranienne dans le Néant, le Chaos originel. Le Temps court, fuit le passé que pourtant il accumule, pour se jeter dans le futur qu’il anéantit afin d’en nourrir un présent qui s’écroule dans l’achevé, l’irrévocable. En s’opposant à la réalisation de son essence, le Temps s’affirme le pourvoyeur de la Mort et devient l’adversaire du Pouvoir sculpteur de l’avenir, dont il a néanmoins préparé l’avènement. Le Pouvoir, Zeus, opère la synthèse entre la fécondité désordonnée d’Ouranos, principe céleste et d’individuation, capacité de dépassement, transcendance spirituelle, domination de l’esprit sur la matière, et la stabilité, l’ordre, la fixité régulatrice, la mesure. Idéalement, symboliquement, et peut-être ontologiquement, le Pouvoir doit dès lors être appréhendé comme l’opposition surmontée de la liberté, qui est conscience, autonomie et création, et de l’immutabilité de l’Être, l’En-soi comme dirait Sartre, Un et inconscient : la liberté est alors pouvoir efficace de maîtrise, souveraineté sur une matière brute, révolte métaphysique contre l’ordre des choses, contre l’inertie de l’inanimé, contre l’esclavage et l’inconscience. Mais le Zeus que combat son titanesque cousin n’est qu’un autre Cronos, le reflet parfait de son père, un dominateur incontinent... Face à ce tyran, Prométhée ne laisse pas de fasciner et d’endosser les oripeaux symboliques avantageux du roi des Olympiens.

Le syndrome d’Héraclès ou les noces du ciel et de la terre

Dans nos mémoires, le dieu de l’orgueil humain et de la révolte reste l’éternel et indispensable compagnon d’Héraclès, Hercule pour les Romains, à qui incomba le soin de sa libération. Rien de plus normal que cette indestructible alliance, que cette superbe connivence, puisque chacun des douze travaux avait constitué pour l’homme la promesse d’une délivrance, un horizon prométhéen. Il combattait la cruauté en étranglant le lion de Némée, l’envie, la jalousie et la haine en décapitant l’hydre de Lerne, la lâcheté en traquant la biche de Cérynie, la bestialité et l’intempérance en capturant le sanglier d’Érymanthe, la vanité en abattant de ses flèches les oiseaux du lac Stymphale, la paresse en s’emparant des bœufs de Géryon, et l’idolâtrie en affrontant le taureau de Crète.

Héraclès enseigna la dignité à l’opprimé en livrant le tyran Diomède en pâture à ses propres juments, l’humilité et la ruse au fier en nettoyant les écuries d’Augias et en dérobant à Atlas les pommes d’or des Hespérides. Il mit les hommes en garde contre les mauvaises querelles en ravissant à l’amazone Hippolyté la ceinture d’Arès, et les exhorta à braver la mort en ramenant le chien Cerbère des Enfers. L’existence d’Héraclès constitua une lutte incessante contre les faiblesses humaines se confrontant en lui à sa part divine. Son mérite fut moins d’en triompher que de vouloir obstinément les combattre, revendiquant pleinement par ce défi sa condition d’homme, cette vocation à se surmonter, à vaincre ses fatalités. Le héros grec, dont Héraclès s’affirme comme le prototype et Prométhée comme le principe, exprime l’union des forces divines et humaines. En lui se combinent les énergies célestes et terrestres, spirituelles et matérielles. Il constitue le meilleur argument de l’évhémérisme, qui prétend que les dieux n’étaient que des hommes hors du commun divinisés après leur mort. Il est certainement l’homme divinisé, qui préfigure le Christ, Dieu fait homme. Les dévots et quelques universitaires s’empresseront sans aucun doute de dénoncer ce rapprochement blasphématoire et naïf... Il n’en reste pas moins que le parallèle s’impose.

Non pas que le mystère chrétien de l’Incarnation puisse se comparer à la conjonction païenne du divin et de l’humain. Le dieu antique, grec ou romain, relève d’une sorte de surhumanité physique et intellectuelle, sans pouvoir prétendre à l’omnipotence. Zeus lui-même détient un pouvoir limité et ne se confond nullement avec le Dieu chrétien, infini et absolu. Le Christ, en revanche, est un scandale logique, et donc la source d’une espérance indicible et invincible, parce qu’il s’impose comme un paradoxe apparemment insurmontable : comment l’infini peut-il prendre forme, investir la matière, demeurer l’inconditionné dans la finitude ?

Néanmoins, dans les deux cas, chrétien et païen, l’humain cherche à rejoindre le divin, à abolir le fossé infranchissable qui les sépare a priori, comme si chacun s’accomplissait définitivement dans l’autre. Bellérophon, Thésée et Orion, les rejetons de Poséidon, Dédale et Oedipe, les lointains descendants d’Héphaïstos et d’Arès, Deucalion, le fils mortel de Prométhée, Achille, l’enfant de Thétis la néréide et de Pélée le roi de Thessalie, et les bâtards de Zeus, fruits des amours de mortelles et du roi des dieux, Argos fils de Niobé, Épaphos fils de Io, Minos, Rhadamanthe et Sarpédon, fils d’Europe, Persée fils de Danaé, Héraclès fils d’Alcmène et Alexandre le Grand fils d’Olympias, incarnent la même tentation et le même espoir que Jésus le nazaréen : ceux de vaincre la mort et d’affirmer sa liberté, de libérer son orgueil. La singularité du christianisme se révèle dans son absence de mesure : Dieu est en tout homme, Dieu est un homme, l’homme est en Dieu, tout homme est un Dieu... l’horizon idéal de l’homme de gauche en somme…
Pour en finir avec les héros, il faut convoquer l’ombre d’Ulysse (voir ci-dessus Ulysses 31 by AldgerRelpa.deviantart.com). Le héros de l’Odyssée demeure un personnage mystérieux et plein d’attraits, un concentré des vertus les plus précieuses : la ruse et la prudence, l’audace et la patience, la volonté et l’intelligence, le courage et la sagesse. Tous les autres guerriers du cycle de Troie font pâle figure devant le roi d’Ithaque, héros grec, un être de race divine, fils de Laërte et d’Anticlée, descendante du dieu Hermès. Comme Héraclès, il symbolise au plus haut la conjonction de l’humain et du divin, riche d’infinis possibles. Certaines sources le prétendaient l’enfant de Sisyphe, ce qui ne l’en rendrait que davantage digne d’intérêt. Le roi de Corinthe défia résolument les dieux, rejoignant la tenace lignée de ces hommes qui ont provoqué le maître de l’Olympe.

Malgré sa pleine condition de dieu, c’est à cette lignée des insurgés métaphysiques qu’appartient aussi Apollon le lumineux, cet anarque divin qui, à l’image de Prométhée, ne supporte guère que Zeus lui donne des ordres. A cet Immortel qu’aucun autre n’égale en splendeur, écrit Druon, il ne suffit pas de posséder la suprême beauté ni même d’être le fils du roi... car il n’est pas celui d’Héra, la reine. Enfant illégitime, certes divin mais tout de même bâtard, Apollon nourrit une tristesse amère qui le rend ombrageux et le condamne pour toujours à désirer que le monde fût autre. Ce héros à l’âme écorchée ne saurait se contenter d’exister : dieu de l’orgueil et de la volonté de puissance, dieu de l’action et d’une démesure très dionysiaque, n’en déplaise à Nietzsche, il veut s’affirmer, et avoir conquis lui-même le respect qu’on lui témoignera. Dieu des arts, il est le protecteur des poètes et de tous les insatisfaits qui rêvent de recréer le monde par la force de leur volonté, le pouvoir du verbe et de l’imagination. La flûte aux lèvres, divague délicieusement Druon, Apollon rêve le monde, se sentant aussitôt et tout à la fois Ouranos, Cronos et Zeus.

Jung a traduit ces logiques de confrontation symbolique que révèle la mythologie en termes psychologiques. L’individu qu’il qualifie d’introverti ressemble furieusement à Icare, fils spirituel de Prométhée qui veut voler plus près du soleil, individualiste à tout crin. Il est son propre référent, le sujet qui se détermine par rapport à lui-même, faisant graviter le monde autour de son moi, non dans l’acception égoïste de cette formule mais d’un point de vue ontologique : il affirme la dignité et la souveraineté du je. Tout au contraire, l’extraverti, sosie d’Épiméthée, le frère docile à Zeus du voleur de feu, se subordonne à l’objet, à la réalité extérieure, s’offre à l’impérialisme du monde, contraint sa subjectivité à se faire l’écho des choses et des êtres, de l’univers comme il va, ou ne va pas... Classification un peu brutale, exigeant bien entendu d’être affinée, mais totalement pertinente.

De l’Homme au sujet

On ne peut comprendre la nature de l’homme de gauche qu’en l’explorant à la lumière de cet ensemble de références ; idem pour l’homme de droite, cet Épiméthée moderne. En tout état de cause -l’idée court dans les lignes qui précèdent mais il faut le répéter pour que ne subsiste aucun doute -, le fils de Prométhée que glorifia la Révolution de 1789 ne doit pas être le zélote d’un nouveau Dieu : l’espèce. C’est le plus dangereux de tous les pièges dans lesquels il ne doit pas tomber. Adorer l’humanité comme genre ne serait qu’une autre manière d’opprimer les individus, de leur imposer silence et obéissance. Feuerbach est un philosophe aux rêves austères et tristes : l’homme n’est rien, ni Dieu ni absolu, si l’on exige sur ses autels le sacrifice des moi.

Les fils du glorieux Titan aiment à chanter la grandeur de l’eccéité : c’est par ce mot que la scolastique désignait le principe d’incarnation d’une essence, c’est-à-dire la dynamique d’individuation. L’humaniste vrai, le descendant d’Icare, à la fois l’élève de Stirner et de Montaigne, ne souffre pas la tyrannie du concept. Résolument nominaliste, il n’a pour but que la puissance de l’ego, l’orgueil d’être soi, insulaire et créateur. J’insiste : l’individu n’est pas une passivité mais un acteur juge de ses rôles, l’auteur de ses pensées et de ses actes, son propre fondement et son propre tribunal. Sans doute est-ce un bien fol espoir que de vouloir faire rendre gorge à Dieu, d’exhorter si bruyamment le moi, cette Tour de Babel lancée dans les cieux infinis de l’orgueil à la poursuite du Tout-Puissant. Il ne faudrait pas croire trop simplement à l’élégante assurance de cet incertain souverain. Le « je » règne sur une horde sauvage, aux colères soudaines et terribles. De ces puissants seigneurs, il doit s’accommoder, tenter de les apprivoiser, leur concéder royaumes et victoires pour s’assurer leur concours et maintenir l’ordre en son empire, car le Florentin triomphe souvent des Titans... Mais si le moi s’entraîne à l’humilité, il n’en renonce pas pour autant à l’audace impériale et au panache, au désir de grimper plus haut. Je ne crois pas que l’on s’égare en admettant que l’apparition des droits de l’homme est liée au subjectivisme juridique, qu’elle nécessite un sujet excentré, expulsé de la nature. J’affirme au contraire que la métaphysique du sujet est la bannière nécessaire de ces droits.

Peut-être, écrit Blandine Kriegel, que la représentation qui accouple les droits de l’homme à la théorie du sujet, à la volonté de l’individu, n’est pas complètement exacte, que la doctrine des droits de l’homme n’est pas d’abord liée à la théorie du sujet, qu’elle concerne l’homme comme membre d’une espèce, visant en lui la dimension générique. Il me semble plutôt qu’à trop considérer les hommes comme les membres d’un genre biologique, et non comme des sujets individués, singularisés, on s’expose aux pires dérives. Les laïcisateurs des droits naturels, Pufendorf, Wolf, Althusius, furent bien inspirés de prendre leurs distances avec les thèses de l’école de Salamanque. Cette dernière a fait un usage abondant de références bibliques pour justifier l’éminence ontologique, et donc juridique, de l’espèce. Je doute pour ma part que le Christ fût le messager des foules, de la matière inconsciente et dépersonnalisante. Je reviendrai plus tard sur le rôle du Crucifié dans la genèse de l’individu, mais j’affirme dès maintenant que la Révélation ne maudit pas le moi et ne connaît que des âmes et des corps, point d’unités de chair interchangeables. Assurément, concède Kriegel, le premier des droits de l’homme qui trouvera un fondement juridique dans la pensée des Modernes est lié lui-même à un processus d’individuation. Il s’agit du droit à la vie qui devient, dans l’ordre civil, le droit à la sûreté. Mais ce processus d’individuation, souligne-t-elle, n’est pas nécessairement synonyme de subjectivisation. Le sujet ferait même obstacle à l’individu, et loin de garantir la sûreté de ce dernier, le volontarisme juridique, connexe à la dynamique de subjectivisation, en rendrait la consécration plus difficile. Dès lors, le sujet humain ne serait plus en rapport avec la nature que par l’intermédiaire de son entendement. Certes, face aux choses et aux êtres, l’homme n’est plus seulement une chair parmi des chairs, mais un créateur capable de penser les choses et de les produire. Toutefois, pourquoi une telle conception affaiblirait-elle la sécurité du corps ?

Lorsque la reconnaissance de la dimension naturelle de l’homme s’élime ou s’efface au profit d’un exhaussement, d’une exaltation de sa dimension spirituelle, cette résistance à la nature, il est possible que la protection du corps devienne moins fondamentale que l’exaltation des pouvoirs de la volonté. Néanmoins, ce n’est pas logiquement nécessaire. On peut, dans le même mouvement, préserver la vie de la destruction ou de la domination, et élargir les libres déterminations du sujet.

De toutes nos forces, il faut penser en plusieurs dimensions. La révolte métaphysique n’est pas vouée aux mutilations et à l’univoque. Bien entendu, l’individu est un corps, tout autant qu’un sujet, l’un et l’autre, jamais l’un sans l’autre : tout au moins ne doit-il pas l’être, et la condition d’homme consiste à faire son horizon de cette fabuleuse conjonction. L’incarnation est le mystère merveilleux de l’humaine condition, le plus beau défi : celui d’inscrire la pensée dans la matière.

Le sujet cartésien n’est pas le fourrier de tous les despotismes. Que la pensée du spadassin métaphysicien offre des résistances et multiplie les embuscades, rien n’est plus normal ! On n’a pas manqué de pointer du doigt les dangereux défilés quadrillant les textes de Goliath. Néanmoins, si le sujet cartésien, précurseur de celui transcendantal de Kant ou d’autres philosophes des Lumières, se montre parfois tenté de se confondre avec une très impersonnelle et froide Raison, désincarnée et commune aux moi, appelant l’holocauste de la diversité, il ne manque pas de s’immerger dans la pluralité dès qu’il devient celui de ses passions et de son salut, de s’étourdir sauvagement des parfums de l’individuation. Leibniz saura tirer profit de la pente individualiste de la pensée cartésienne. Glorification de la conscience et de l’évidence, comment cette dernière aurait-elle pu renier le moi, singulier et souverain. Le prométhéen conséquent ne peut plus dès lors que reprendre les cris de guerre de Stirner et souscrire aux diagnostics de Michel Foucault. Seul existe l’unique, seul vaut ce qui jamais ne sera égalé, répété, seul importe celui qui ne pourra jamais contempler son propre visage. Il faut que l’Homme meurt, celui dont l’auteur des mots et les choses a retracé la naissance et rédigé le faire-part de décès : il ne servait à rien, asservissant seulement l’être réel à ses logiques dominatrices et mortifères, réifiant les subjectivités pour les circonscrire, disséquant les singularités pour les normaliser, les contrôler, les domestiquer.

Mon propre Dieu, mon propre maître

Au bout du compte, ce qu’il faut combattre sans répit, ce sont les charmes de l’hétéronomie, le lâche abandon à la transcendance, peu importe laquelle. L’homme de droite, héraut de cette servitude, cherche à se fondre le plus complètement possible dans la nature : il s’y blottit, il y projette son moi, puis l’écoute et lui répond. Le tempérament de droite est déterministe : il croit en une harmonie préétablie, païenne, chrétienne ou rationnelle, et ne saurait hésiter de ce fait à immerger l’individu dans l’ordre naturel qui assigne à chacun sa place, son rang. Le règne de l’Un, immobile et éternel, entraîne l’architectonique mentale de l’enracinement, de la fonctionnalité et de la hiérarchie.
A contrario, insensible au mythe fusionnel, le tempérament de gauche s’oppose au triomphe de la nature et des forces d’inertie. Ce dernier érige un moi dominateur en face de l’ordre naturel. Pour l’homme de gauche, chacun peut et doit exister comme instance créatrice et légiférante, en refusant autant que possible les médiations qui conduisent à la passivité devant les êtres et les choses. Il importe cependant de considérer les institutions et les groupes sociaux comme les leviers indispensables de toute action. En tout état de cause, le moi ne se définit pas par rapport au monde : c’est le monde qui prend sens en fonction du moi. Cessant d’être objet, ce dernier devient sujet.

Je crois de toutes mes forces en cet individu palimpseste s’exhaussant hors de ses frontières. C’est ainsi, j’aime la volonté de puissance et l’orgueil digne de ce nom. J’imagine l’homme en styliste, en sculpteur forcément existentialiste qui pratique le culte du moi par le ciseau et le marteau, non par le miroir de Narcisse. Égotiste à la manière de Barrès le jeune, gidien enivré de l’alcool fort stirnérien, il navigue sur les océans du baroque et de l’exceptionnel (à la manière d’Albator, pour parler à notre imaginaire d’enfant !). Il partage avec le gentilhomme le sens du beau geste et de l’excès, de la démesure cependant désinvolte. Il est un aristocrate pour autant qu’il reste chevalier, prodigue et bienveillant. C’est un dandy tout autant qu’un samouraï, l’un parce que l’autre. Son bestiaire naturel et mythologique n’accueille que les créatures de puissance, de caractère et d’élégance racée : le lion et le serpent y côtoie l’aigle et le tigre, le dragon et la licorne, Pégase et le phénix. Condottiere démocrate et humaniste héroïquo-réaliste aux brocarts rehaussés de devises impériales, guerrier appliqué par politesse généalogique, nominaliste par sincérité autobiographique, anar de droite au plumet de hussard pour les têtus et nietzschéen de gauche pour les inquiets, mousquetaire gaulliste et monarchiste républicain, anarcho-bonapartiste ou césariste libertaire par passion des variations, anarque personnaliste, individualiste pour autant que se mêlent l’aristocratisme et l’hédonisme dans l’ambition d’un moi géant, révolutionnaire si tant est que libertin, stratège ariste mais jouisseur résistant, sphinx souverain et insulaire mais cherchant le gang et l’amour, les chevaleries de fraternité, cardinal athée et philosophe mercenaire aux points d’honneur pharaonesques, auguste puissance architecte de l’éphémère, bâtisseur synthétique, nomade insoumis, Prométhée hypérionesque, rêveur lucide archer de météores, sagittaire de comètes, archéologue cynique sculpteur de supernova, ennemi des lois qu’abrite un mutin respectueux, exception vaine flânant sur la roche Tarpéienne, homme multiplié marinettien, animal indompté s’enchantant de l’archipel des moi, créateur de combinaisons, c’est à travers cette arborescence de figures surréalistes que je veux partir à la recherche de l’individu. Affranchi des létales disciplines du christianisme bourgeois et des purulences sacerdotales, l’être des hauteurs ne s’en affirme pas moins un surhumaniste chrétien, ou un chrétien nietzschéen. La conjuration des chiens de garde plus que de guerre, prêtres ou philosophes, aboieront plus qu’à leur tour à cette association à leurs yeux aporétique : ils ont décrété l’oxymore blasphématoire… Que le Christ préfère pourtant l’auguste puissance des insurgés caïniques à la conjuration des zélotes obéissants !

Le sujet, centre de l’infini, est à bien des égards un héritage chrétien, pas seulement comme substance mais aussi comme dynamique. Il bien faut insister sur cette perspective de mouvement : le temps spirituel, rétorquait Emmanuel Mounier aux cossards catholiques dans L’affrontement chrétien, n’est pas un déroulement continu de consolation, un épanouissement heureux et spontané. Les catégories du bonheur et du progrès lui sont étrangères. Il est fait de béances, de sauts violents, de crises et de nuits qu’interrompent de rares instants de plénitude et de paix. La figure tutélaire d’Esprit eut le courage de défendre un christianisme viril, épuré des névroses et du ridicule bourgeois, de cet attachement viscéral à un catholicisme sage entièrement dévoué à la cause de la conservation sociale. Il a eu l’audace de plonger son regard au fond des abysses psychologiques et spirituels du moi, ou disons plutôt de la personne pour être plus fidèle à sa pensée. Il osa révéler et revendiquer le sentiment nécessaire de l’Absurde qui tente le chrétien - cette confrontation de l’appel humain, écrivait Camus, avec le silence déraisonnable du monde -, l’agnosticisme inquiet qui le hante, l’exigence qu’appelle en lui sa foi, son espérance, de faire tenir ensemble les propositions les plus contradictoires. J’aime cette ambition, cette dignité, qui le conduit aux portes d’une espèce d’anarchisme chrétien plaçant l’amour au-dessus de la Loi, et le contraint aussi à clamer que l’orgueil, la maîtrise et l’indépendance de l’homme ne doivent céder qu’à bout de forces humaines, devant Dieu seul, qui n’accepte sa reddition que pour mieux accorder à ce valeureux vaincu les honneurs de la guerre.

Pourtant, la relation réelle qui unit le sujet et le Christ est toujours polluée par la question de la foi. La croyance en Dieu témoigne aux yeux de beaucoup de contemporains d’une lâcheté essentielle : celle de refuser la mort. Force est de constater que la sincérité ou l’intelligence du croyant est toujours incertaine aux yeux de l’incroyant. L’incrédule, écrivait Paul Valéry, parvient rarement à accepter qu’un homme instruit, capable de dompter ses désirs et d’imposer silence à ses craintes imprécises, prête crédit à des paraboles dont le socle historique apparaît si fragile, et ne s’étonne pas davantage, c’est-à-dire jusqu’à la négation du dogme, que des révélations d’une importance littéralement infinie pour l’homme, ne s’enracinent point dans quelque expérience plus tangible de la réalité. De surcroît, pour certains croyants, Dieu n’est pas seulement la présence rassurante qui peuple le monde, le tout-puissant paternel qui offre l’amour, le détenteur du sens de la douleur et de la mort : il est aussi la solution fainéante aux interrogations sans réponse, à l’inexplicable. S’il doit devenir religion, consentement à la dépossession de soi, le Père tout-puissant est clairement notre ennemi. C’est au regard de cette méfiance constitutive et nécessaire qu’il importe de préciser le lieu intellectuel du débat, dès l’abord de l’axiologie chrétienne. Je ne me préoccupe nullement du secret des cœurs et de la comptabilité des croyants, pas plus que des arguties scolastiques : ce qui m’intéresse en revanche au plus haut point, c’est de prendre l’exacte mesure de l’influence de l’anthropologie chrétienne sur les arcanes psychologiques et spirituels du corsaire faustien.

Affirmons banalement que ce qui se passe après la mort, les religions l’enseignent, mais personne ne le sait... Peut-être n’y a-t-il que le néant derrière ces angoissantes portes de mystère que chacun franchit à son heure. Mais la raison ne saurait trancher. Elle ne peut qu’explorer la matière, l’espace et le temps. C’est sa victoire comme sa limite. Elle est hors d’état de disséquer l’indicible et l’impensable. Laisser en soi prospérer le doute et l’inquiétude : n’est-ce pas là l’unique moyen d’être désormais chrétien ? Ni l’illumination mystique ni la recherche scientifique ne peuvent nous prouver l’existence ou la non-existence de Dieu. En revanche, l’agnostique absolu est capable d’accepter l’idée d’un Dieu se dérobant. Ce n’est pas par indifférence ou goût du jeu que Dieu, s’il existe, se dissimule quelque part dans sa propre création, c’est pour nous laisser le choix. La foi ne saurait être subie, nécessaire, anéantir notre volonté de l’accepter ou de la refuser. Elle ne peut s’établir en nous que si nous le voulons, elle ne peut être qu’une attitude active et délibérée, le fruit d’une décision : un acte de foi, précisément. Dieu n’est pas l’ennemi ontologique de Prométhée…

Il y a d’ailleurs aujourd’hui peu d’intérêt à savoir si Dieu existe, et s’il faut avoir foi en lui. Car la vraie question est ailleurs, qui impose l’incertitude sur les vérités dernières. S’armer du désespoir pour devenir plus forts, gagner le sens profond du mot liberté : oui, sans aucun doute, le temps est venu d’assumer notre destin d’hommes, de créateurs abandonnés, solitaires et magnifiques. L’athée est trop présomptueux de se croire en droit de conclure sur les réalités dernières. Mais il n’est pas présomptueux de vivre comme s’il avait raison. Une autre grandeur est à venir, qui accomplira la tradition et sacrera les blasphémateurs, les fils rebelles et chéris du Père, les amoureux de Dieu. D’autres religions naîtront peut-être, nourries des théologies de l’incertitude, des combats de l’absurde et du néant... Retiré dans le mystère, le Démiurge accomplira notre règne, offrant à ses fils incrédules l’empire jailli de son amour.

Bien sûr, le pire est toujours possible. Même si l’univers est régi par une conscience, une volonté, pourquoi en conclure que celle-ci ressemble à la nôtre, qu’elle se règle sur les mêmes valeurs, qu’elle est bienfaisante, et que nous devons fatalement l’accepter ? C’est peut-être la possibilité de l’existence de Dieu qui justifie le mieux la révolte. Pourquoi tirer de l’évidence du malheur et de l’abandon la conclusion que Dieu n’est pas ? Pourquoi Dieu ne pourrait-il pas être misanthrope, ironique et fantaisiste, avoir monté le monde comme une énorme farce, une monstrueuse mystification ? Nous croyons dur comme fer que nous méritons un Dieu tout-puissant et parfait, dénué de vices, un Dieu-amour et pitié : de quel droit ? Allons même plus loin : s’il nous était donné, par notre propre effort ou quelque mansuétude divine, d’atteindre une vérité, peut-être serait-elle désespérante, mortelle. Nous devrions sans doute nous féliciter qu’il n’y ait pas de vérité, ou que nous ne puissions point du moins nous l’approprier.

En tout état de cause, sous le ciel des idées, si l’homme veut penser Dieu sans s’avilir, il doit croire que le Tout-Puissant a un faible pour les rebelles. Il aime davantage ceux qui lui résistent et le défient que ceux qui l’aiment ou lui obéissent, car il sait bien que le refus et la fureur font seuls avancer le monde. Malgré déluges et coups de foudre, écrit joliment D’Ormesson, Dieu aime les pécheurs et les révoltés, ceux de la tour de Babel et ceux qui le persécutent. Lucifer fut le premier amour de Dieu et aussi le premier de la longue lignée prométhéenne des insoumis, ceux qui prétendent insolemment que le monde ne sera plus ce qu’il est. Dieu écoute leurs cris de haine, leurs cris d’amour, leurs délires d’aventures et leurs malédictions, en les couvrant d’épreuves et de bénédictions.
Comment Dieu le Parfait Aimant pourrait-il détester les combattants, ceux qui refusent de s’agenouiller et de baisser les yeux en sa présence ? Les irréductibles intégristes dessinent un Dieu qui leur ressemble, haineux et rancunier, résumant son essence dans un obsessionnel désir de multiplier les larbins. Ils font des fils d’Adam des tartuffes obséquieux en livrée. La Création à la rescousse de la domesticité angélique : les hommes peuvent-ils connaître situation plus pitoyable et plus humiliante ? Le Créateur (pour ceux qui croient en Lui) aime les hommes maniant les ironies terribles d’une main ferme et froide, dont le cœur en contient suffisamment pour s’attaquer à lui sans repos. Il chérit les hommes qui frappent une carcasse creuse, et bénit ceux qui ne le craignent pas, traitant de puissance à puissance : la liberté absolue n’a nul besoin d’une armée de laquais obéissants... mais plutôt de fils aimés et d’égaux. Jaurès avait raison : si Dieu lui-même se dressait visible sur les multitudes, le premier devoir de l’homme serait de refuser l’obéissance et de lui parler d’égal à égal. L’Antéchrist nietzschéen était bien plus proche du fils de l’homme que tous ces insupportables dévots. Que vaudrait un Dieu qui n’aimerait que de craintifs croyants ? Qu’aurions-nous à faire d’un amour qui ne se serait même pas rendu maître du point d’honneur et de la vengeance mesquine ?

Pour en revenir à mon initiale préoccupation généalogique, je crois fermement que le moi a franchi une étape décisive il y a deux mille ans. Dans l’amour divin et inconditionné s’est décidé l’orgueil du moi. Il s’est su dès lors infiniment précieux car infiniment aimé par son père céleste. Il n’y avait plus qu’à dérouler les conséquences d’une telle passion. Le moi se doit à lui-même de tendre à devenir Dieu, à s’abolir et à se ressusciter dans le non-moi, à se surmonter dans le néant et l’altérité, à se dépasser pour enfin exister. Au bout du compte, Dieu est le concept adéquat de l’homme, sa définition la plus pertinente. De la même manière, l’homme, l’être qui devient et qui souffre, qui doute et se révolte, qui combat et qui échoue, est le concept adéquat de Dieu, l’essence de la perfection absolue. Mais le « moi » ainsi élargi ne doit pas pour autant renoncer à cultiver la fraternité.

L’essence philosophique du monde pré-moderne fut l’altérité hiérarchisée et organiciste. Celle du monde moderne tend à l’altérité dans l’égalité. Cette nouvelle forme de l’autre n’est plus une forme déguisée de l’Un, mais la revendication de la séparation et de l’autonomie des unités conscientes singulières... même si l’Un peut conserver une certaine forme, toute différente, de réalité. Depuis lors, ce qui fonde d’abord le souci de l’Histoire, c’est l’accomplissement de la perfection dans le temps.

C’est cette ambition folle qui détermine également le désir de s’unir au monde. En vérité, quand un homme aspire à se confondre avec le néant, c’est souvent pour investir le Tout, pour vivre dans chaque atome et chaque souffle de l’univers, pour déployer son moi, non pour s’anéantir irrémédiablement dans le rien. Le néant, moment des cercles de mort et de renaissance, ou la dernière victoire de la conscience comme volonté de puissance, expression ultime de la liberté, dernier mot du courage : le moi se débarrasse illusoirement de lui-même pour s’augmenter, car il ne cherche au bout du compte qu’à devenir la volonté universelle, le vivant unique. Le dyonysisme nietzschéen s’inscrit dans cette perspective d’une volonté de puissance insatiable. Il est parfois difficile de suivre le père de Zarathoustra sur les chemins abrupts qu’il affectionne. La naissance de la tragédie semble porter la mort en ses flancs. C’est tout le contraire : dans l’acquiescement à la vie, dans le vouloir-vivre sacrifiant allégrement ses types les plus accomplis à sa propre inépuisable fécondité, il y a le désir et la jouissance dionysiens d’être soi-même la volupté éternelle du devenir, qui anéantit pour recréer. Le moi devient dès lors une personnalité corporative : l’individu, réalité singulière, non reproductible, irrémédiablement unique, est également l’image, l’expression, la représentation, l’incarnation du Tout.
Mais foin des promenades métaphysiques ! Entrons donc dans les voies des seigneurs rebelles ...
Eric DELBECQUE, Président de l’ACSE et membre du Comité Orwell

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