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Tribune d’Eric Delbecque - Les super-héros : conservateurs ou progressistes ?

jeudi 20 avril 2017

En cette veille d’élection présidentielle au climat un peu pesant, il est distrayant de parler politique autrement. D’où ce petit détour par la bande-dessinée et le cinéma. Par définition, le super-héros nourrit une ambition progressiste. Parce qu’il veut sauver des vies et s’opposer au malheur qui s’abat sur le monde, il est engagé dans une lutte avec le destin. Prométhéen, le héros surhumain vise à améliorer un tant soi peu le sort de l’espèce humaine. Il croit forcément au Progrès. Tout l’univers symbolique créé autour du personnage de Superman en témoigne. Il vient d’une civilisation très avancée et s’acharne à épauler les Terriens dans leur quête d’un avenir meilleur.

Certes, tendre à la réalisation « n’est pas réaliser, et la distinction est nette entre l’homme des convictions et l’homme de l’utopie » (Chantal Delsol, op.cit.). Toutefois, c’est bien l’objectif qui guide les méta-humains. Par conséquent, on peut discerner en les observant de près cette frontière douloureuse et difficile entre conservatisme et progressisme. Ils jouent une pièce que nous connaissons bien entre désir de changement, de mouvement, et besoin de conservation, nécessité de se rassurer et de ne pas se laisser dévorer par le temps, celui qui consume tout. Entre l’innovation destructrice et la reproduction protectrice, notre cœur et notre esprit balancent le plus souvent. D’ailleurs, nombreux sont ceux dont l’intériorité, l’intimité psychologique, est le premier lieu où se dessine le clivage droite/gauche, la frontière conservateurs/progressistes.

Le projet d’amélioration, l’aspiration à la perfectibilité, innerve d’ailleurs la politique occidentale depuis au moins deux mille ans. Tout au long de l’histoire de l’Occident, à travers des débuts, émergences et parenthèses, se déroule le récit de la naissance de l’individu, de la liberté, du volontarisme démiurgique. Mais le super-héros lui-même doit relativiser l’impact de ses capacités extraordinaires. A se prendre pour un dieu, il peut devenir le diable. Ainsi voit-on à l’œuvre cette transformation désastreuse chez Superman, Iron Man ou Thor.

Déjà parce que sa définition du bien commun ne sera peut-être pas celle des nations, des peuples et des individus. « Toutes les cultures s’accordent pour attribuer au pouvoir la mission de permettre le bonheur d’un peuple, par l’instauration de la justice, par le secours des faibles. Mais nos ancêtres posent la question : qu’est-ce qu’être heureux, pour un homme ? Acquiert-on le bonheur par l’obtention de bienfaits, ou par la liberté ? Et surtout, ils posent la question : si la définition du bonheur n’était pas close ? Si l’on pouvait enrichir indéfiniment le bonheur humain ? Sans se contenter de chercher à apporter le bien-être dans une situation donnée, la politique voudra transformer les situations. Idée qui suppose le monde inachevé, instable, et toujours à refaçonner. La politique est démiurgique lorsqu’elle devient moyen de distribuer le savoir à tous, ou d’effacer les inégalités immémoriales. En ce sens, elle trouve son modèle dans l’histoire biblique de la création du monde, car elle est, d’une autre manière, artisan de l’invention d’une société » (Chantal Delsol, op. cit.).

Ensuite parce que l’aspiration à refaire le monde peut tourner au cauchemar, comme nous le montrèrent les totalitarismes du XXe siècle. Rien n’est pire que le changement qui kidnappe le réel et le terrorise en voulant l’éduquer selon les principes d’une rigide idéologie. Les ravages de l’abstraction hantent encore l’épopée humaine : « Fanatismes et systèmes d’idées fermés jalonnent, bien entendu, l’histoire. Ces phénomènes historiques sont pleins de leçons pour notre époque (car l’ignorance de l’histoire est l’un des traits négatifs de l’homme moderne). Leur principale caractéristique et la source de leur attraction est l’idée archaïque selon laquelle l’utopie peut être construite sur terre en réponse millénariste à tous les problèmes humains. Naturellement, avec le temps, ces idées ont été modernisées, au moins dans le vocabulaire. Les mêmes aspirations qui, aux XVIe et XVII e siècles, parlaient le dialecte de la Théologie, ont employé celui de la Raison au XVIIIe, et celui de la Science au XIXe. Ces deux dernières ont donné l’illusion que notre connaissance de la société humaine est tellement complète que nous avons désormais le pouvoir de la réinventer selon les formules obtenues, que les affaires humaines sont pleinement compréhensibles et donc pleinement manipulables » (Robert Conquest, Le féroce XXe siècle. Réflexions sur les ravages des idéologies, Syrtes, 1999). On peut mobiliser la transcendance pour contraindre les vivants ou réorganiser la société par la raison : mais la rationalisation sauvage (l’hypertrophie de la raison joua souvent des tours à l’Europe), ainsi que l’appel hystérique et systématique aux instincts, à la terre et aux morts, n’est pas jamais le chemin du perfectionnement. Toute imposition d’un ordre par la violence finit dans le sang et le chaos.

Le progrès à l’origine du clivage droite/gauche
Chantal Delsol explique parfaitement que le désir de perfectionnement social se situe à la base du clivage droite/gauche, qui organisa initialement en deux camps antagonistes les partisans de la Réaction et ceux de la Révolution de 1789, mais dont la structure plonge ses racines encore plus loin dans l’Histoire : « Un a priori tenace nous fait mépriser le politique amateur ou amoureux du pouvoir pour le pouvoir, mené par la seule ambition personnelle et dénué de tout projet de perfectionnement social. Ce personnage nous paraît indigne d’intérêt, voire à révoquer, parce qu’il dénature les fins d’une activité considérée comme noble au moins dans sa stricte définition. En dépit du fait que ces politiques sans convictions pullulent dans notre histoire, nous persistons à les considérer comme des exceptions dommageables. Plus ils sont nombreux à une époque donnée, et plus nous concluons à la décadence. La politique stationnaire, uniquement finalisée à sa propre conservation, tout occupée à maintenir en l’état la société qui justifie sa puissance, nous paraît fausse, et d’une manière ou d’une autre, dépravée. La légitimation du pouvoir par la seule force est assez rare dans l’histoire des peuples. Car même si, très souvent, l’accession au pouvoir se réalise par la force, le gouvernant prétend viser, ou vise réellement, une finalité qui dépasse l’ambition personnelle, le désir de puissance ou la volonté de s’enrichir. En général, il se donne pour l’instrument de la continuation d’un ordre. Le bon prince est celui qui se rend capable de maintenir, et, par conséquent, de contribuer au bonheur de ses sujets. Dans la plupart des cas, il lui faut pour cela se soumettre lui-même à un ordre antérieur à lui, qu’il est supposé sauvegarder et pour ainsi dire accompagner. La singularité de la politique européenne, puis occidentale, consiste dans cette idée que le gouvernement doit obéir à un projet d’amélioration. Ce qui sous-entend que les sociétés sont perfectibles, que le statu quo ressemble vite à une pétrification puis à un recul, au moins au regard d’une certaine image du bien. La politique traditionaliste elle-même vise à restaurer un bien terni ou détruit, et en ce sens elle s’inscrit dans le modèle général, en dépit des apparences. La politique de conviction signifie qu’un gouvernant convenable adhère à une perspective, ne se suffit pas de l’état présent des choses, précède et initie les changements au lieu de les subir. La politique est vue comme une action de transformation du monde, faute de quoi elle signifie paresse, indifférence, trahison des vraies finalités » (Chantal Delsol, op.cit.).

Le danger est d’autant plus grand de voir les super-héros basculer du « côté obscur de la Force » qu’ils ont les moyens de s’imposer à l’univers. Refaire la réalité finit toujours par devenir une tentation. Le super-héros incarne par excellence la figure du sauveur. Ses pouvoirs hors du commun le qualifient a priori pour être un leader, un chef. Est-ce pourtant bien sage pour la santé de la démocratie ? La tradition républicaine n’aime guère les hommes d’exception, surtout lorsqu’ils se mettent en tête de régler tous les problèmes de la planète. N’oublions pas leur statut : si les super-héros empruntent aux légendes, contes et fables, ils constituent bel et bien une mythologie, d’abord américaine, et maintenant occidentale. Ils forment un univers aux multiples acteurs, décors, époques et situations, qui répond à la finalité mythologique : composer une interprétation totale de la réalité.

Mais le rapprochement va beaucoup plus loin entre les mythologies antiques et la galaxie Marvel ou DC Comics. D’abord parce que les emprunts sont directs ; citons quelques exemples : Thor et Hercule furent intégrés à la grande famille super-héroïque. Les panthéons gréco-romain et scandinave peuplent également les aventures des comics. Comment les mythes anciens (Wonder Woman) et contemporains (Superman) n’éprouveraient-ils pas l’envie de plier l’humanité à leur vision du bien et du mal ? Et ils peuvent se percevoir comme tels dans leurs aventures ! Comme une solution aux maux de la Terre, comme des dieux traçant les contours du Bien et du Mal, de manière fort peu démocratique… Ils ne font là que traduire nos pulsions les plus profondes : quels sont ceux d’entre nous qui renonceraient à transformer le monde pour le remodeler selon leur volonté si on leur en donnait le pouvoir ? Ne voudraient-ils pas susciter une magnifique espérance et donner le jour à une merveilleuse utopie ?
La plupart du temps, ils ne sombrent pas néanmoins dans ces excès. Les surhumains tendraient même davantage à pulvériser totalement le clivage entre les conservateurs et les progressistes, à ignorer superbement la frontière entre l’ordre et le mouvement, la révolution et la réaction, l’immobilisme et le changement. Ils font la promotion d’anciennes valeurs (perçues comme telles tout au moins) tout en appelant les sociétés à regarder vers le futur, à bousculer les préjugés et les idées reçues. Une fois de plus, c’est Captain America et Superman qui viennent automatiquement à l’esprit. Steve Rogers n’est ni démocrate ni républicain : il incarne les vertus d’une Amérique éternelle, indépendante du temps qui passe, mais tente le plus souvent de s’impliquer dans les combats de demain et ne refuse jamais les chemins de l’évolution. Le même homme qui narre des histoires de batailles de la seconde Guerre Mondiale finira par diriger les Vengeurs Secrets (en tant que Super-Soldat et Directeur du SHIELD) pour contrer une organisation occulte sur la planète Mars ! Tout ceci en se battant aux côtés d’une créature conçue par les Gardiens et en se glissant provisoirement sous le casque de Nova… L’un des premiers, il tendit la main aux mutants, comprenant qu’il ne pouvait fermer les yeux devant une discrimination inacceptable au regard même des principes qui fondent l’existence des États-Unis.

Les super-héros essayent donc d’améliorer le monde par petites touches, en luttant déjà contre les super-vilains, les criminels et terroristes en tous genres, les extraterrestres et l’ensemble des menaces galactiques qui pèsent sur la planète Terre ! En soi, ils ne sont ni conservateurs ni progressistes : ils forment une espèce d’armée de protecteurs de globe faisant tous les efforts nécessaires pour que l’aventure humaine puisse se poursuivre. En 199, dans Superman : Peace on Earth, Kal-El tenta de remédier seul aux maux que sont la guerre, la pauvreté et la famine, mais il comprit rapidement les limites de son pouvoir : seule la prise de conscience des hommes eux-mêmes peut les conduire sur les chemins de l’émancipation… Le progrès est un parcours lent et difficile, jamais spectaculaire. Les jours meilleurs se lèvent avec lenteur, grâce à une patiente dynamique de réforme de long terme. En revanche, la révolution -entendue comme un phénomène brutal, une logique de table rase- sème le chaos, et ne fait le plus souvent que substituer une domination à une autre.

Les super-héros sont-ils des révolutionnaire ou des réformateurs ?

Les méta-humains prennent en quelque sorte le contrepied de l’esprit français ! Prenons le temps d’examiner avec attention la démonstration de la philosophe Cynthia Fleury pour mieux cerner cette affirmation qui n’est pas une simple boutade : « Lorsqu’on parvient à distinguer Révolution et Terreur, on comprend que la Réforme est le véritable esprit de la Révolution : une réforme dans sa pleine audace, au génie irréductible. Et une telle constatation semble indispensable pour envisager le passage de la démocratie à l’âge adulte. Pourtant, force est de constater que la Révolution et Réforme paraissent aujourd’hui bien antinomiques, et chacun de s’interroger sur le paradoxe français qui consisterait à savoir faire la Révolution mais pas la Réforme. Pourtant, à y regarder de plus près, on s’aperçoit que le peuple français ne sait plus ni faire la Réforme ni faire la Révolution. Et c’est sans doute parce qu’il s’est totalement détaché de l’idée de faire la Révolution qu’il s’est également détaché de celle de faire la Réforme ». Qu’est-ce à dire ? Que la volonté d’améliorer ce qui existe fait défaut. En France, une sorte de résignation collective empêche la naissance d’alternatives. Un consentement au destin paraît enterrer ce que fut l’ambition de la Renaissance puis des Lumières. Bien sûr, l’innovation technologique s’épanouit plus que jamais, mais nous n’en attendons plus le bonheur pour tous. Désillusionnés, nous vivons au présent pour ne pas nous inquiéter du futur. Par conséquent, réformer ne mobilise pas davantage les Français que révolutionner !

Mais ce constat vaut largement pour d’autres pays occidentaux car c’est un trait peu ou prou commun aux démocraties les plus anciennes. La démocratie actuelle n’est pas une démocratie naissante mais adolescente, sur le chemin – espérons-le – de l’âge adulte. Si l’on édifie la démocratie naissante sur des dynamiques de conquête, d’utopie et de liberté, on maintient et fortifie la démocratie adulte par l’autolimitation et le deuil. « Bref, si Révolution et Réforme sont identifiables l’une à l’autre dans la démocratie naissante […], tel n’est plus le cas dans celle du XXIe siècle. Ce qui s’assimilait jadis s’oppose aujourd’hui, dans la mesure où la Révolution se définit d’abord comme une dynamique de la conquête : on fait la Révolution pour obtenir de nouveaux droits, de nouvelles libertés. Et si la démocratie peut être dite naissante, c’est précisément parce qu’elle est le lieu d’une conquête politique. En revanche, l’enjeu se modifie quelque peu pour la démocratie adulte : certes, il y a toujours quelque chose à conquérir, mais ce qui prime, c’est moins la notion de conquête que celle de maîtrise : dans une démocratie adulte, il s’agit moins de conquérir encore et toujours davantage que de mieux maîtriser, d’améliorer, de perfectionner ce que l’on a conquis. En ce sens, la dynamique n’est pas celle de l’obtention nouvelle, mais celle de la régulation » (Cynthia Fleury, Les pathologies de la démocratie, Fayard, 2005).

Or, peu nombreux sont nos contemporains et nos dirigeants qui ont assimilé cette dialectique subtile entre la Réforme et la Révolution, celle-là même qui anime la volonté et l’espérance des archétypes du héros sur lesquels les éditeurs de comics construisirent – durant plusieurs décennies – les super-héros, Captain America et Superman en tête. Elle exige une maturité, un sens des responsabilités, et une aptitude au renoncement libérateur, qui ne semblent pas s’imposer comme les signes distinctifs de notre début de siècle. Michel Crozier, le célèbre sociologue des organisations, tenta tout au long de ses travaux d’expliquer l’actuelle facticité des cloisonnements entre conservation et changement, ordre et mouvement, révolution et réforme, afin de mieux bâtir les outils conceptuels et opérationnels d’une évolution collective efficace. La révolution comme dynamique brutale fut sans doute nécessaire durant d’autres périodes de l’Histoire : aujourd’hui, elle n’offre plus de perspectives positives. C’est dans la réforme patiente (néanmoins vigoureuse, résolue) et extrêmement charpentée qu’elle trouvera son accomplissement, sa métamorphose utile.

Mais puisque les démocraties s’attardent le plus souvent dans l’adolescence et refusent obstinément d’entrer dans l’âge adulte, on peut anticiper les différents problèmes que nous sommes amenés à rencontrer. A cet égard, les quelques mots suivants méritent réflexion : « Ainsi, atteindre l’âge adulte, c’est assumer la singularité de sa personnalité sans peser sur celle des autres, comprendre que le "souci de soi" passe par la découverte de sa nuisibilité naturelle. Être adulte c’est être soi-même en autolimitant le déploiement de ce "soi-même" ; en un mot, surveiller sa toute-puissance. » (Cynthia Fleury, Les pathologies de la démocratie, Fayard, 2005).

Le super-héros est un réformateur, pas un révolutionnaire
Cynthia Fleury l’explicite là encore avec grande clarté pourquoi il paraît si difficile d’adopter le comportement, la psychologie la culture et la méthode du réformateur : « Si, dans un premier temps, chacun s’émancipe en voyant ses libertés s’affirmer dans l’excès, dans un second temps, chacun parachève son émancipation en les voyant s’autoréguler, s’harmoniser, s’autolimiter, condition pour qu’elles ne se retournent pas en leur contraire et ne deviennent pas oppressives. Si, dans la Révolution, il faut « obtenir » pour être en adéquation avec l’esprit démocratique, dans la Réforme il faut apprendre à « renoncer ». Renoncer non pas pour s’en retrouver frustré, mais renoncer comme apprend à le faire l’adolescent qui mûrit par « concessions » et « détachements » successifs, qui sont autant de deuils et de seuils dépassés. La difficulté se situe donc ici : dans le sens à donner à cette résignation volontaire. […] Et la complexité croît encore lorsque l’on réalise que toute Réforme nécessite une « révolution » dans les esprits. […] A cette différence près que si la Révolution semble s’imposer de façon extérieure, comme si l’événement avait raison des hommes (voire presque de leur « raison »), la Réforme, elle, ne s’impose pas mais se construit délibérément : c’est la « raison » des hommes qui fait la « Réforme », quand la Révolution, elle convoque d’abord la passion. […] Mais comment s’y prendre pour « mobiliser » et « remotiver » la raison des citoyens ? […] La solution gît peut-être dans le fait que la « souveraineté » de l’Etat moderne n’est plus absolue, et qu’en conséquence le citoyen peut être amené à jouer un rôle politique sans précédent. Toute le monde le dit : l’Etat n’a plus l’omnipotence qu’il avait par le passé ; il est aujourd’hui un partenaire comme un autre dans le marché mondial ; tout le monde le répète, mais personne ne semble décidé à en tirer les conséquences positives » (Cynthia Fleury, Les pathologies de la démocratie, Fayard, 2005)

A l’opposé des super-héros qui s’inscrivent dans une continuité mythique, dans une mémoire archétypale de l’humanité, nous (les contemporains) ne voulons pas évoluer et nous condamnons tout autant le passé que l’avenir. Le premier pour sa charge de violence et le second parce qu’il suscite en nous les pires craintes (voir sur ce sujet Eric Delbecque et Laurent Combalbert, Le Spectacle de la peur, JM Laffont Editeur, 2015). De l’idéologie qui accompagnait le mythe de la Révolution ne nous reste que l’obsession de la table rase, sans autre projet que celui de tout déconstruire. De manière répétée, les occidentaux font preuve d’une totale irresponsabilité vis-à-vis du passé et du futur : ils témoignent d’une « indépendance » caricaturale, alors que l’on ne peut rien édifier sans héritage et sans rêve, sans vision de ce que pourrait être demain. Pourtant, transmettre ne veut pas dire tuer la possibilité du nouveau, bien au contraire : « Le rapport à la culture héritée se traduit donc en mémoire. Il ouvre aussi la voie à des influences. Rien de grand ne s’est fait dans la culture sans grandes influences. Contrairement à ce que croit une opinion confuse, l’influence n’est pas un conditionnement. Dans l’influence que je reçois, l’apport de l’autre élargit, enrichit ce que je suis. Certes, c’est une idée admise en art, l’influence conduit à des œuvres d’abord vouées à la ressemblance, mais ce passage par l’autre m’initie aux possibilités qui sont en moi, il m’aide à détecter mes différences. La présence de l’autre m’aide alors comme un tremplin à rejoindre mon propre instinct créateur. On oublie trop souvent, dans l’exaltation du soi contre toute influence, que celle-ci est autant sinon plus nourriture, assimilation, transformation, qu’initiation, mimétisme ou ressemblance » (Guy Coq, Laïcité et République. Le lien nécessaire, Le Félin, 1995).

Ce qui créé un climat général à la fois propice au grégarisme et à l’égoïsme le plus étroit et destructeur. Le bain culturel dorénavant quasi permanent de chasse aux sorcières, de terrorisme intellectuel, qui voue au bûcher médiatique quiconque sort du sentier « doctrinal » du postmodernisme hyperfestif (bref du boboïsme crétinisant), diffuse un parfum fascistoïde déplaisant On n’est finalement pas si loin de ce que décrit Douglas Kennedy dans son roman Rien ne va plus : « Ce film qui qu’il avait tellement tenu à me montrer, Salo ou les Cent Vingt Journées de Sodome. Je me suis rappelé ma perplexité, ensuite. J’avais cherché, sans trouver, sa raison de m’infliger ce petit supplice. Et sa péroraison en défense du film m’est revenue à l’esprit, à ce moment : "conviction d’avoir le droit, le privilège de prendre complètement le contrôle sur quelqu’un au point de lui dénier plus encore que ses droits, son humanité, au point de le réduire à l’état d’objet jetable une fois qu’il a été utilisé jusqu’à ses ultimes ressources. Depuis, les aristocrates déments du film ont été détrônés par des sources de pouvoir encore plus puissantes, États, multinationales, banques de données… Mais le monde dans lequel nous vivons reste marqué par cette pulsion fondamentale de domination. Tous, nous voulons imposer nos vues aux autres. N’est-ce pas ?" » (Douglas Kennedy, Rien ne va plus, Pocket, 2002). Tellement de fortune et donc d’ennui que Fleck, le personnage que dépeint ici Kennedy, avait voulu produire l’acte gratuit le plus pur : se prendre pour Dieu en détruisant une vie !

A contrario, les super-héros brisent le cercle vicieux de la déraison et nous encouragent au bien. Miroir grossissant de nos vertus et de nos faiblesses, ils invitent à les dépasser toutes deux dans l’aspiration à transcender le présent pour progresser vers un avenir meilleur. Apôtres du progrès, ils n’entendent pas dévaloriser le présent et le slogan carpe diem (Thor, la Torche, Wonder Woman, Flash, Miss Hulk, Deadpool, Green Arrow, Green Lantern et bien d’autres savent jouir de leurs richesses, de leur beauté, des amours qu’ils vivent, de leurs pays et citées) mais donner des raisons de croire au futur, de persévérer dans l’idée que la poursuite du bonheur et de l’accomplissement individuel et social s’affirme légitime et à portée des hommes. On a raison de répéter que ce n’est pas sa puissance hors du commun qui fait la noblesse du super-héros, mais sa force morale, sa résilience. L’espérance qu’il place dans la capacité des êtres vivants à la compassion et à l’amour, dans leur aspiration à la liberté et à la dignité, le définit bien davantage que ses pouvoirs. Le méta-humain doit d’ailleurs conserver une certaine vulnérabilité pour être crédible, et ceci pas seulement pour que nous puissions ainsi nous identifier à lui plus facilement. En étant absolument invincible, il perdrait son désir de dépassement de soi et sa tension vers la perfection, moteur de ses efforts constamment réitérés.

Comme l’indique le sociologue Simon Merle, le super-héros joue trois rôles : celui d’oracle (fonction anticipatrice, vis-à-vis des dangers de la technologie par exemple : on dirait aujourd’hui que c’est un lanceur d’alertes) ; celui d’avant-gardiste, d’inventeur d’avenirs (fonction utopique ou tribunicienne : il propose des changements de normes, de pratiques, de valeurs : transgresseur sans être bêtement provocateur, il créé des possibles) : et celui de dissident positif (fonction contestataire ou de remise en cause anthropologique, destinée à inclure la divergence -les mutants par exemple- lorsqu’elle permet de revitaliser éthiquement et de recharger en énergie une collectivité et une époque portées à l’entropie, au déclin et à la sclérose). Kal-El essaiera justement d’initier à ces concepts et vertus ses 100 000 compatriotes de Kandor (dans Superman : Au cœur de la nouvelle Krypton, 2009-2010), lorsqu’ils créèrent leur planète dans le système solaire. Trop arrogants et sûrs d’eux-mêmes, en regard de leurs nouveaux pouvoir semblables à ceux de Superman, ils refusèrent de faire évoluer l’ordre social traditionnel kryptonien (fondé sur une hiérarchie sociale rigide séparant les citoyens en castes dénommées guildes : des scientifiques, des artistes, des religieux, des soldats et des ouvriers) et s’enfermèrent dans une culture hégémoniste, considérant les Terriens comme un peuple inférieur de barbares et les rebelles de la nouvelle Krypton (les ouvriers revendiquant l’égalité civique) comme des terroristes à abattre. Ces kryptoniens de Kandor trahissaient le concept même du super-héros. Avec limpidité, le récit illustrait en creux ce qui définit celui-ci.

Eric Delbecque est Président de ACSE et directeur Directeur du département intelligence stratégique de SIFARIS. Il est l’auteur de : Les super-héros pour les nuls (First)

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