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Tribune d’Eric Delbecque - Prométhée, sois sur tes gardes : tes ennemis surgissent sur ta (fausse) gauche… (12)

lundi 3 avril 2017

La tension matricielle de la culture de droite (celle antérieure à la Seconde Guerre mondiale) vers une éthique de l’hétéronomie individuelle -qui anime donc aujourd’hui la fausse gauche- répugne à toute âme libre. Il convient par conséquent de prendre de la hauteur…

Partisan des synthèses qui augmentent le moi, des dépassements qui l’exaltent plutôt que des mutilations qui le castrent, je crois en revanche que l’on peut incorporer à la syntaxe prométhéenne l’apport existentiel, philosophique et littéraire, d’une famille de pensée (les anarchistes de droite) qu’une désastreuse mystification politiquement correcte fait passer pour « droitiste » alors qu’elle est fille d’Icare. En tout état de cause, j’entends en finir pour mon compte avec le clivage droite-gauche traditionnel.

L’individualisme prométhéen qui fut l’âme de la gauche théorique et historique ne peut davantage se confondre lexicalement avec la gauche d’aujourd’hui (le PS). Pour quelle raison devrait-on encore nommer l’orgueil d’être soi, la volonté de puissance libertaire, du nom générique de gauche ? En refusant d’assimiler les fruits du non-conformisme intellectuel qu’elle ne reconnaissait pas avoir sécrété, en dédaignant la tradition tragique d’orgueil et de panache abusivement qualifiée d’anarchisme de droite, en se dégradant en une gauche égalitariste et totalitaire, grégaire et holiste, autant dire en devenant la droite, en reniant l’égalité et la grandeur du moi, elle a perdu ses titres à revendiquer le patronage de Prométhée. Pour être icarien, pour affirmer bien haut l’exigence d’être son propre maître, il faut se projeter au-delà de la droite et de la gauche, opter pour un césarisme libertaire s’imposant comme dialectique, intégration des antinomies factices.

L’homme de droite de jadis se nourrit à mon goût d’une ontologie trop simpliste, d’un spiritualisme vicié : Dieu est, pose-t-il sans appel. Il croit à la théologie de l’Être aurait dit Georges Valois, il réclame désespérément une transcendance, le secours de l’hétéronomie. Peu importe que ses chaînes s’appellent Dieu, la Nature, la Raison, la Vie, la Tradition, la Nation, le Peuple ou la Volonté générale. Tous les maîtres lui sont bons, tous les panthéismes lui agréent, toutes les hypostases trouvent grâce à ses yeux, pourvu qu’ils le dispensent d’assumer sa liberté, c’est-à-dire ses responsabilités, et le préservent de devoir créer ses propres valeurs. Il est religieux parce qu’il est obéissant et que sa spiritualité se réduit au besoin d’une verticalité asservissante : il n’entend de la Révélation que ce qu’elle lui impose. Il aime la nécessité, se vautre dans la fatalité. Il ne croit qu’à un seul mal, l’individu, et ne veut connaître de la nature humaine que ce qui borne les prétentions et les possibilités du moi, l’impose misérable. Il n’aime pas la solitude et raffole de l’unanimisme le plus plat. Il n’est pas réaliste mais servile aux choses, et s’accroche aux conceptions cycliques du temps pour mieux éviter d’agir et de combattre. L’idée du déclin des civilisations le rassure parce qu’elle excuse son impuissance, prouve son insignifiance, et lui enseigne sa molle et douce résignation.

L’homme de gauche, quant à lui, avait bien commencé. Il pensait l’Histoire comme dialectique, posait que Dieu devient. La théologie du Devenir laissait la porte grande ouverte à la perfectibilité individuelle, la source vive de tout humanisme, et fondait ainsi la possibilité d’un optimisme de belle tenue, qui ne soit pas naïveté. Son athéisme sonnait la libération du moi (pas la haine du christianisme), témoignait du goût de l’immanence qui délivre la geste héroïque de l’homme, la passion de décider de soi et pour soi, de se rendre maître et possesseur des empires de l’âme et de la matière. Rationaliste parce que démiurge, architecte, sculpteur, artiste, il faisait de l’idéal son pouvoir de nier et d’affirmer, son fléau et son ciseau, non sa soustraction aux choses de belle âme aux mains blanches. Mais au fil du temps, il se mit à douter de l’individu et troqua l’égalité libertaire contre l’égalitarisme holistique, le grégarisme consumériste, renonçant à la démocratie pour établir le règne de la pouponnière totalitaire, du totalitarisme à visage festif. Il devint idéaliste pour ne plus voir la réalité, pour ne plus être effrayé. A l’abri dans sa citadelle platonicienne, édifiée par la peur, claquemuré dans ses fantasmes, lâchant les armes de la lucidité pour abdiquer niaisement devant un faux Progrès, idole en carton-pâte, il sombra dans le conformisme et la religiosité. Il s’avachit dans le matérialisme, non pas le refus de tous les platonismes, mais l’assoupissement dans les appétits bourgeois.

Cherchons donc ailleurs l’ambition d’être un homme et le goût de l’excès salutaire, de la démesure luciférienne. Et que l’on n’aille pas prétendre que l’orgueil engendre chaos et destruction, car Prométhée n’est point Thanatos ou l’éclaireur des cavaliers de l’Apocalypse : il n’apporte ni la mort ni la désolation. La brutalité, envers soi, les autres ou le monde, n’est jamais prométhéenne. Elle peut être moderne, mais ce n’est sûrement pas la même chose. Une certaine forme de modernité nous a exhortés à renier Icare. La barbarie, pensait Péguy, c’est envahir la réalité sans égard pour ce qui n’est pas soi ; l’humanité moderne demeure résolument barbare par sa volonté indéfectible de tout faire de tout. Les orages d’acier de la guerre de matériel sont l’apothéose de ce pouvoir techniciste de domination. Et à l’ère de la mobilisation totale du capitalisme financier et numérisé, l’être humain, à l’égal du métal, est une matière moderne, malléable, souple, docile et interchangeable. C’est un monde de barbares, de brutes et de mufles, qui se prépare. La panmuflerie menace l’homme moderne : plus encore, elle définit exactement la modernité. L’Occident contemporain ne reconnaît plus l’élégance du scrupule parce qu’il n’est plus digne du glorieux Titan.
L’authentique volonté de puissance ne domine pas, à moins de se renier comme telle. Car dès lors, elle avoue n’être que faiblesse et peur. La force vraie se retient de frapper, de dévaster, d’anéantir. Sa propre plénitude l’en dispense. Le prométhéisme n’est pas fatalement brutal, voué à défigurer et violer la nature. La domination en est plutôt la forme infantile, qui n’en traduit pas l’essence. Il ne faut pas se contenter d’arguments faciles et se laisser voluptueusement abuser par les mirages de l’Orient, par l’invincible sagesse de l’Asie fataliste et sereine. C’est tout de même un peu court... Non que la subtile Asie n’ait rien à nous enseigner : tout au contraire, l’Occident ferait bien d’apprendre. Mais la réciproque est vraie. Chacune de nos cultures a ses faiblesses, lutte contre de dangereuses tentations. L’Asie s’enlise parfois trop aisément dans les marais de la passivité. La sagesse ne consiste nullement à renoncer, à fuir l’action. Les plus hautes expressions de la culture asiatique nous offrent le spectacle d’une intime complicité avec les forces naturelles. Si les hommes s’y abandonnent, c’est dans le dessein d’user de cette puissance à leur profit. Ils font à ce point corps avec l’univers qu’ils en exploitent l’énergie potentielle sans jamais le contraindre, le briser, l’investir ou le détruire. En revanche, plus la passion anti-prométhéenne de la servitude s’approfondit, plus elle déchaîne la violence et la barbarie. Car le désir de soumission en son zénith n’est qu’une volonté de puissance dissimulée et renversée, invertie, malsaine, dégradée en obsession de la domination, puis, fatalement, de la destruction. L’homme prométhéen, l’individu souverain, règne sur son empire intérieur et jouit de l’ascendant qu’il exerce sur lui-même. Il n’éprouve aucun plaisir à dévaster le monde et à nier les autres moi. Connaître sa puissance, user de sa force dans le jeu de s’édifier ou d’ordonner la matière pour en faire resplendir toutes les richesses, s’abstenir de répandre le chaos et de propager la peste du néant, voilà les triomphes qui le comblent.

C’est l’esclave ne souffrant pas le foisonnement des singularités solaires qui veut soumettre, dominer, commander bassement, contraindre lâchement. Le « maître » authentique aspire aux égaux, aux compagnons, et non aux inférieurs, aux laquais. Accepter l’altérité est la marque du souverain, du surhumain. Seul l’âme faible, qui ne s’estime pas parce qu’elle craint son désordre intérieur, ravage, avilit ou terrorise. Et tyranniser, c’est rejeter l’altérité, c’est-à-dire envoyer l’individu aux oubliettes. S’il n’y a pas de toi... il n’y a pas de moi ! Chaque être se construit et se définit par rapport à ce qui n’est pas lui. S’il ne rencontre rien d’autre que lui-même, il n’existe plus, se dissout comme individualité consciente.
Bien entendu, la plupart des moi abdiquent petitement. Les serfs sont le plus souvent modestes, et se contentent d’obéir aux potentats au petit pied du lieu et du moment, aux despotes de proximité... Pour devenir le messager de la souffrance et de la mort, il faut s’abandonner, se vendre corps et âme à l’illusion, à l’hypostase, au fantasme rassurant et mortel, au vampire social qui vit de nos haines et de nos peurs. Du citoyen rousseauiste, qui s’abolirait dans la Cité, au fantassin de l’ordre totalitaire, en passant par le nationaliste qui s’offrait en holocauste au Volksgeist, c’est toujours la même logique philosophique et psychologique qui est à l’œuvre : le moi s’immole à une individualité prétendument supérieure, sans scrupule, cannibale et charognarde, certes spectrale, dénuée de réalité matérielle et ontologique, mais qui, paradoxalement et absurdement, sert de substitut bien réel au « je » du sacrifié. Dans la capacité de domination et de destruction du Groupe, de l’hypostase, du fantôme trop présent et mortel, les veules anéantissent leurs faiblesses, et inventent leurs forces qui ne sont que misérables revanches de tchandâlas dirait Nietzsche, passions de bêtes et d’esclaves, étrangères à toute volonté de puissance rayonnante et ordonnatrice, sculptant le réel et non le détruisant. Les membres du Parti sont les prêtres du pouvoir, expliquait O’Brien à Winston. Dieu, c’est le pouvoir. Le pouvoir est collectif. L’individu n’a de pouvoir qu’autant qu’il cesse d’être un individu, écrivait Orwell, dévoilant du même coup le principe même de la séduction totalitaire. Victoire tronquée qui gonfle néanmoins de vanité des armées de fidèles.

Ce transfert, dirait les psychanalystes, cette substitution de l’amour du Moloch à celui de sa propre individualité, dictée par la haine de soi et le goût du néant, trouvera à s’achever démoniaquement dans le nazisme. En effet, ce qui structurait le discours national-socialiste, ou disons plutôt le verbe hitlérien, c’est l’absoluité de la race aryenne dans les formes d’un individualisme darwinien. Cette divinisation de la germanité se nourrissait paradoxalement de l’holocauste du peuple allemand, du sacrifice de sa chair sur l’autel d’une aryanité platonicienne. La nation n’était qu’un moyen, la matrice de l’aryen parfait, de l’Être Suprême, de ce maître absolu dévorant le ventre qui l’a fait naître. Dans cette vision chthonienne qui pulvérise le concept d’humanité et impose l’immémorial combat de la race des seigneurs contre toutes les autres, le juif était l’adversaire par excellence, la figure archétypique de l’ennemi, l’image inversée du germain. La Weltanschauung hitlérienne était-elle accessoire, comme l’ont prétendu certains à la suite de Hermann Rauschning ? Masquait-elle une plus élémentaire et inextinguible soif de destruction, la révolution du nihilisme ? Je crois que non. Hitler, singeant l’artiste, démiurge fou, voulait créer l’Homme nouveau, surhomme défiguré qui égorgerait la liberté pour apaiser un monde terrifié. L’anthropologie hitlérienne était la face même de la méduse, une prophétie et une praxis, non le masque dissimulant le visage de l’Antéchrist.
L’individu, dans la logique hitlérienne, devait se perdre dans la race. Plus encore que d’une tradition, il fut le héraut du sang, l’arche de la fatalité biologique. La même idée revenait sans cesse, plus ou moins clairement explicitée selon qu’il s’agissait ou non de propagande à l’usage des masses : l’aryen incarnait la perfection anthropologique et s’identifiait au Sujet Absolu, libre créateur s’engendrant lui-même ; l’essence de la « germanité » se confondait avec l’essence de Dieu, conçue comme omnipotence.

Aux yeux du Führer, l’Allemagne était engagée dans un combat titanesque aux dimensions ontologiques. Un combat qui n’était pas n’importe quelle entreprise de domination : il engageait la complète réinvention du monde par l’Aryen, créateur suprême de formes et de valeurs. La race aryenne, affirmait Hitler, est à l’origine de toutes les grandes civilisations. Avant d’être un nationalisme, l’hitlérisme fut une anthropologie raciste hiérarchisant les aryens eux-mêmes. L’Allemagne que rêvait Hitler était un mythe à incarner, non une réalité historique révolue qu’il s’agirait de ressusciter. Le maître du Reich subordonnait l’Allemagne charnelle à une Allemagne fantasmée. Hitler a répandu à grands flots le sang des fils de l’Allemagne, dissipant l’énergie vitale de la nation, indifférent au sort de ses compatriotes sacrifiés à ses obsessions idéologiques. Le dessein du Führer était de donner vie et forme au mythe aryen, de le faire descendre des cieux platoniciens pour qu’il prenne chair dans l’empire de la matière, non d’offrir les forces vitales des meilleurs à la communauté. Et les germains incarnant plus ou moins idéalement le type aryen, une stricte hiérarchie s’imposait, sélectionnant les véritables maîtres parmi les seigneurs. Nombreux furent les discours où Hitler fit l’apologie de la puissance créatrice de l’individu. Dans Le mythe du XXe siècle, Rosenberg exaltait de la même façon le Moi-souverain qui veut assujettir la nature, affirmant son libre arbitre dans un monde enserré par les chaînes d’un implacable déterminisme. Dans l’esprit du Führer, l’individu incarnait l’absolu comme spécimen de l’aryen parfait, figuration de Dieu identifié au Volksgeist germanique. Divinisé comme verbe et chair de la race, l’individu était aliéné comme singularité, personnalité autonome et indépendante. L’hitlérisme fut une idéologie hybride où s’abolissaient les logiques philosophiques holistes et individualistes. Le Führer se rêvait le Démiurge qui saurait cloner un Dieu de haine, ennemi de la pluralité. L’individu divinisé était appelé à s’anéantir comme réalité psychologique singulière : le Chancelier du Reich affirmait que la Providence l’avait désigné pour être le grand libérateur de l’humanité, pour affranchir l’homme de la contrainte d’une raison qui voudrait être son propre but, pour le libérer d’une avilissante chimère qu’on appelle conscience ou morale, et des exigences d’une liberté individuelle que très peu d’hommes sont capables de supporter...
Cependant, malgré son élitisme dévastateur et belliciste, l’hitlérisme apaisait les traumatismes engendrés par la Modernité dans la société allemande de l’entre-deux-guerres. Des légions d’historiens, de philosophes ou d’essayistes, refusent toute perspective axiologique dans l’étude de l’hitlérisme. Pour nombre d’auteurs, la conquête du pouvoir par le caporal autrichien s’explique par la cristallisation combinée de facteurs conjoncturels favorables, jointe à la virtuosité démoniaque du Führer dans l’art d’électriser les foules. L’évocation de la passion hitlérienne pour la guerre et le chaos, le désir pathologique d’apocalypse, règlent à peu de frais la question des motivations idéologiques du Führer. Que la mort et le néant aient fasciné Hitler, c’est indéniable. Mais il est essentiel de construire l’axiologie qui les révèle, qui s’affirme la médiation indispensable de cette révolution du nihilisme dénoncée par Rauschning, de cette volonté d’anéantissement de soi. L’hitlérisme se proposait de prendre en charge les peurs engendrées par la Modernité. Les mutations culturelles, économiques, sociales et technologiques du début du siècle ont effacé les repères traditionnels des sociétés européennes. Le communautarisme et le racisme furent autant de moyens délirants pour lutter contre l’atomisme social naissant et la disparition des cadres de vie et des schémas de pensée séculaires.

Dans cette perspective, l’analyse d’Ernst Nolte est totalement pertinente. Bien qu’elle s’applique de manière plus générale au national-socialisme, dont l’hitlérisme n’épuisait pas toute la substance, elle dévoile la dimension philosophique essentielle de la Weltanschauung du Führer. Non seulement l’hitlérisme est un antimarxisme, mais aussi une résistance violente opposée à la transcendance. Nolte explicite le fascisme en référence à une anthropologie individualiste et prométhéenne qui conçoit l’être humain comme capacité à être plus que lui-même, à s’évader de sa condition et de son milieu, à se distancier du monde. Cette transcendance de l’être humain à lui-même, expliquait-il, peut être théorique ou pratique : théorique, elle est celle de la pensée, qui libère l’homme des limites du monde ; pratique, elle correspond au processus social qui l’émancipe des liens traditionnels et séculaires. Toute la logique de la Modernité accomplit cette vocation de l’homme pour la transcendance. Et c’est à cette réalisation moderne de la transcendance que le fascisme a tenté de résister, car ce processus, par lequel l’homme s’arrache à tout ce qui le définissait, peut ne pas être perçu comme une libération mais comme un fardeau.
Néanmoins, alors même qu’il s’agissait de s’opposer à la transcendance, c’est de l’intérieur même de celle-ci que le fascisme lui résista : c’est-à-dire que loin d’avoir ébranlé le processus de croissance technologique que l’homme moderne a cru nécessaire à son émancipation à l’égard de la nature, et donc à l’affirmation de sa transcendance, le fascisme n’a fait lui-même que combattre pour la domination du monde, et porter à son comble la logique de la puissance. Les nazis se sont toujours prétendus les fils obéissants de l’Ordre naturel, des lois éternelles de la vie, mais l’aryen parfait et divinisé a vocation à transformer le monde, à devenir maître et possesseur de la nature. Paradoxe illusoire... L’individu subit la race, mais la race, omnipotente et créatrice, se soumet la nature. L’idéologie hitlérienne s’est voulue la symbiose de l’hétéronomie ontologique et de la maîtrise anthropocentrique de l’étant, le bourreau du sujet individualiste et la divinisation de l’aryen générique, souverain du monde et maître de la Technique. Heideggérien, l’hitlérisme fut volonté de volonté, dynamique sans conscience ni centre, insurpassable logique de destruction.

L’Europe du début du vingtième siècle entretenait avec la Modernité une double relation d’attraction et de répulsion. Le déploiement des dynamiques de l’autonomie et de l’indépendance individuelles pulvérisa un certain nombre de structures psychologiques, intellectuelles et sociales. Le recul de la foi, la perte de légitimité des logiques holistes, le développement technologique, l’atomisme idéologique et social, furent autant de conséquences de l’émergence du sujet individuel. En Allemagne, les structures politiques, culturelles et sociales du début du siècle étaient particulièrement inadaptées à ces nouvelles dynamiques, et suscitaient conséquemment des angoisses incontrôlées. Si une forte culture de l’intériorité, fille de la religion protestante et de la tradition romantique allemande, exista incontestablement, tout comme une authentique aspiration individualiste, elles ne provoquèrent cependant aucune remise en question sérieuse de modèles sociaux autoritaires et communautaristes. Hitler prétendra apaiser ces tensions et réconcilier les contraires. Prophète d’une autre modernité, il instaura le règne de l’Un, abolit les incertitudes et ordonna le chaos, sacrifiant la liberté et la conscience individuelles sur l’autel de l’absurde « Vérité aryenne ». Le germain fondait les paradoxes dans le brasier de sa puissance, les unissait dans le feu de son illusoire perfection. Il s’affirmait tout à la fois le maître de la Technique et l’incarnation du sol, du sang et de la race. L’aryen était l’Homme nouveau et le gardien de la Tradition, l’incarnation du Volksgeist, de la communauté, de la race, l’Être Suprême et unique, les mille jumeaux des mille légions... et l’esclave absolu.

Être à gauche devrait donc rimer avec « belle individualité », « anarque » et « surhumain », pas avec « narcissisme » et « grégarisme »… Autant dire que les bobos de 2017 n’ont pas grand chose à voir avec les Grands Ancêtres de 1789…

Eric DELBECQUE, [1]. Cette promenade conceptuelle s’étalera sur une série d’articles d’ici mai 2017. Voici la première étape de cette réflexion.Président de l’ACSE et membre du Comité Les Orwelliens (ex-Comité Orwell). Il vient de publier : Le Bluff sécuritaire Éditions du Cerf


[1En cette période de campagne pour la présidentielle, il m’a paru indispensable de me livrer à un travail « archéologique » sur le clivage droite/gauche

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