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Tribune d’Eric Delbecque, expert en sécurité intérieure & Xavier Bascher, risk manager. Italie : point d’étape du déconfinement

mardi 2 juin 2020

L’Italie est rentrée dans la deuxième phase de gestion du COVID-19 le 4 mai 2020. Cette phase II a mis fin au confinement de la population et cible la reprise économique ainsi qu’une sortie progressive des mesures sanitaires d’urgence.

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© Eric Delbecque

Quel est le bilan initial de cette deuxième phase de gestion ?

Depuis la mise en place de la politique de confinement, la contagion et la pression sur le système hospitalier suivent une courbe de ralentissement lente et progressive [1]. La deuxième phase et le déconfinement n’ont pas affecté cette tendance malgré la circulation active du virus dans les régions septentrionales. Il faut souligner 3 points : l’absence de nouveaux clusters, une présence importante du COVID-19 dans le nord du territoire et une faible diffusion dans les régions du sud [2].

« Après 22 jours de réouverture, la contagion ralentit. Les données du mardi 26 mai enregistrent 397 nouveaux cas dont 159 en Lombardie et 238 dans le reste du pays. Depuis la fin du confinement, le taux de croissance diminue régulièrement de 30% chaque semaine : au cours des sept derniers jours, les infections quotidiennes ont été en moyenne de 551, la semaine précédente de 783, et 1172 encore avant. La pression sur les établissements de santé continue de diminuer et le nombre de victimes diminue également (78 au cours des dernières 24 heures). Depuis le début de l’épidémie, environ 3,5% de la population italienne a été soumise à des tests et plus de 10% se sont révélés positifs (le double en Lombardie) [3] ».

Paysage politique, déconfinement et redémarrage progressif de l’économie

L’analyse de la structure et de l’efficacité de la politique de déconfinement en Italie ne peut pas être séparée de son contexte politique. Les Italiens seront appelés aux urnes en septembre 2020 et ont traversé la crise avec un gouvernement de transition qui n’a pas de légitimité électorale à leurs yeux. L’alliance actuellement au pouvoir est le fruit de l’implosion de l’improbable coalition des droites et des gauches extrêmes qui avaient été élues à la tête du pays. Dans ce contexte, toute décision politique cible les élections et les sujets de campagne à mettre en avant pendant la crise. Le gouvernement de Conte, considéré comme illégitime et excessivement européiste, rencontre d’énormes difficultés à créer un consensus sur les mesures phares appliquées pendant la pandémie. Un exemple flagrant de cette désunion est la question de la réouverture des écoles. Ce manque de consensus crée des divisions supplémentaires dans le paysage politique de l’après Covid qui essaye d’établir les responsabilités pour la mauvaise gestion de la pandémie. Cette deuxième phase est d’ailleurs marquée par l’apparition de plusieurs commissions d’enquêtes sur les responsabilités relatives à la mauvaise gestion du virus en Lombardie (patients à basse intensité Covid envoyés dans des RSA). Les tensions politiques et sociales sont tellement flagrantes que le vice-ministre de la santé Paolo Sileri a dû être placé sous protection policière permanente [4].

Autres facteurs à analyser dans ce contexte : la peur de l’Europe et le retour politique de l’extrême droite de Matteo Salvini. L’absence de l’Europe pendant la crise et son plan de relance terrifient la société italienne qui craint de se voir imposer unilatéralement par Bruxelles une politique d’austérité. Or, l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite était aussi liée à l’exaspération populaire envers le gouvernement Monti, qui s’était plié à toutes les requêtes de l’UE, notamment en termes de déficit publique et d’austérité. Cette atmosphère anti-européenne est renforcée par le retour de Matteo Salvini, leader de la Lega, favorable au tribunal à la séquestration d’immigrés clandestins à bord du navire espagnol Open Arms.

L’évolution politique de la gestion de la crise est parallèle aux mesures économiques mises en place pour ré-ouvrir le pays. On observe une lente reprise de tout le système [5] ; réouverture des commerces non essentiels, des restaurants, bar, centres de bien-être, routes aériennes, tourisme, plages, célébrations religieuses sur la Place Saint Pierre, réouverture du Colisée [6] le 1er juin, etc. Secteur par secteur l’économie se réveille. Le port généralisé du masque et les gestes barrières ont permis de contenir la contagion pendant la réouverture du pays. Néanmoins les mesures de déconfinement sont décentralisées et sont adaptées à la situation pandémique locale et aux activités économiques concernées. L’Italie considère le tourisme comme un de ses atouts économiques majeurs et que les négociations de Luigi Di Maio à Bruxelles visent la réouverture du tourisme européen pour le 15 juin [7] .

Levée des mesures, colère sociale et la société civile

Malgré la levée progressive des mesures de confinement, la tension sociale qui a caractérisé la première phase de cette gestion étatique reste très marquée. Pendant ces mois de confinement la population a été confrontée aux nombreuses conséquences de cette période exceptionnelle, ainsi que sa gestion verticale par l’État. La colère sociale manifestée pendant la première phase est toujours présente, mais elle a été remplacée par le besoin de la population de subvenir à ses besoins immédiats. La situation économique du pays, la contraction du marché du travail, l’impact économique de la crise sur les foyers, etc. La traduction de ces facteurs par des expressions d’une rage sociale sont visés par le gouvernement italien pour contenir toute manifestation violente de la société civile.

Le bilan social de cette de deuxième phase est le suivant :
• Absence totale de discipline sociale suite au déconfinement : la réouverture des bars et des restaurants a engendré une fréquentation de masse des quartiers « nocturnes » de nombreuses villes italiennes. Certaines ont fait appel à l’armée pour contenir cet afflux et d’autres sont en train de renforcer leurs systèmes de vidéosurveillance et d’identification. Rome est en train de légiférer sur l’interdiction de la vente d’alcool à partir de 19h00 [8].
• La polémique des « Assistants civiques » [9] : le gouvernement voudrait utiliser des volontaires, identifiés comme des assistants civiques, pour vérifier le respect des gestes barrières et de la distanciation sociale. Précisons que ces volontaires n’ont aucune formation en secourisme ou maintien de l’ordre : la protection civile s’est désolidarisée de cette initiative. C’est un facteur de colère sociale et qui pourrait augmenter la détresse sociale qui caractérise cette pandémie. Par exemple, après l’annonce de ces mesures, une journaliste de la chaine nationale RAI a été agressée le 26 mai pendant qu’elle filmait des rassemblements dans le sud de l’Italie [10].
• Gestion du travail saisonnier : déploiement de l’armée pour surveiller et encadrer le travail saisonnier dans le Nord de l’Italie, notamment par rapport à la possibilité de révoltes et violences entre les différentes populations qui participent aux récoltes de juin à novembre [11].
• Gestion de l’écart nord-sud face à une crise dite « nationale ».
• Annonce de l’impossibilité de suspendre les loyers. Pour les loyers de locaux commerciaux fermés pendant le confinement, les juges ont délibéré en faveur des locataires/commerçants pour les cas qui sont arrivés en justice [12]. Le gouvernement avait initialement promis une suspension des loyers pour les commerçants et les particuliers, avant d’y renoncer à cause des « impossibilités structurelles » vis-à-vis de son application. Il est estimé que 40% des locataires n’arriveront pas à régler leur loyer et 44% [13] de ceux qui ont souscrit des prêts immobilier seront en défaut de paiement. Le gouvernement estime qu’aucune suspension n’est envisageable, ce qui s’est déjà traduit par des recours en masse avec un grand nombre de procédures en cours et une énorme tension sociale et économique.

Quel est le bilan de cette deuxième phase de gestion de la pandémie ?

D’un point de vue médical on remarque l’absence de nouveaux clusters depuis le déconfinement du 4 mai. Bien que la contagion n’ait pas augmentée la communauté scientifique estime que les conséquences virologiques réelles du déconfinement ne seront pas observables avant quelques semaines. Le redémarrage de l’économie étant progressif, l’impact des chaînes de contagion sur le pays sera visible une fois que la plupart des secteurs auront repris leurs activités. Le même principe vaut pour la réouverture des bars et des restaurants. De plus, les mesures « ad hoc » adaptées par les administrations régionales risquent de générer d’importantes contagions lors de la reprise des activités économiques et des mouvements de populations entre les territoires.

Quant à la délinquance pendant cette période de déconfinement, il est important de remarquer que les grandes associations mafieuses ont pris en main la gestion de la population pendant la crise et qu’ils ont acquis une certaine légitimité parmi les citoyens « abandonnés ». Les familles mafieuses ont apporté du capital aux PME en faillite, ont organisé des réseaux de distribution pour la nourriture et en sont même arrivés à fabriquer des masques ! Dans cette deuxième phase de gestion il est impératif que l’État reprenne le contrôle sur ces territoires perdus, notamment dans le sud de l’Italie. Les groupes radicaux se cristallisent autour de ces dynamiques en attendant les élections de septembre, et en rappelant au peuple que le gouvernement qui a mis en place cette gestion catastrophique n’a pas été élue par voie démocratique.


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