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Tribune du Pr. Gilbert Benhayoun. Israël : la démocratie meurt dans l’obscurité.. mais aussi dans une transparence en trompe-l’œil

mardi 21 avril 2020

« Le double rôle de Netanyahu en tant que Premier ministre et ministre des Communications entre 2014 et 2017 a soulevé des questions sur les conflits d’intérêts impliquant les fonctions de réglementation du ministère. Il a été contraint de démissionner de son poste de ministre des Communications à la lumière des enquêtes de la police sur ses prétendues tentatives pour obtenir une couverture favorable de certains médias privés ». (Rapport sur les Libertés Publiques. 2019 freedomhouse.org). « Israël ne sera pas un État démocratique. Et alors ? » Déclaration de Sheldon Adelson en 2014 lors d’une discussion sur les implications pour la démocratie de l’occupation perpétuelle ou de l’annexion de parties de la Cisjordanie sans donner aux palestiniens le droit de vote aux élections israéliennes theguardian.com.

La presse a toujours suscité des convoitises, soit du côté des politiques, soit de celui des chefs d’entreprises soucieux d’accroître leur influence. Lorsque des entrepreneurs agissent ainsi, leur entrée dans les médias génère des inquiétudes, dans la mesure où la démocratie peut en être affectée. La montée des inégalités a fait que les plus fortunés, en prenant possession de journaux, ont eu la possibilité d’exercer une réelle influence politique.

Des hommes extrêmement riches, grâce à leur richesse, et à la propriété des médias qu’ils contrôlent peuvent acquérir un poids politique démesuré. En finançant des journaux un milliardaire peut influencer leur contenu et par-là même affecter l’opinion publique afin de promouvoir sa propre préférence idéologique. C’est le cas notoire en Turquie et en Hongrie, où de riches hommes d’affaires ayant des liens étroits avec le pouvoir politique ont acquis des médias à la demande des dirigeants, ce qui leur a permis de diffuser leur message politique. C’est aussi le cas en Israël. Lorsqu’un média est instrumentalisé pour promouvoir l’agenda politique du propriétaire, l’inquiétude légitime est qu’il ne joue pas son rôle qui est d’évaluer les décisions des responsables politiques et d’en rendre compte honnêtement au public.

Le "Bibipaper"

En 2007, le milliardaire Sheldon Adelson, propriétaire de plusieurs casinos, dont le Sands China, le plus important casino de Macao, a lancé en 2007, à la demande de Netanyahu, un journal de droite, Israel Hayom (Israël Aujourd’hui). Adelson est, par ailleurs, un des plus gros donateurs du Parti républicain américain. Ce journal devait, en principe, contrebalancer un paysage médiatique prétendu de gauche. Cette publication est si étroitement liée à l’administration de Netanyahu qu’elle a été surnommée le "Bibipaper" d’après le surnom du Premier ministre. Distribué gratuitement, ce journal, de 30 pages en semaine et de 100 pages le week-end, est rapidement devenu le journal le plus lu au niveau national. L’enquête Target Group Index de Kantar Media indique que ce journal gratuit est le quotidien le plus populaire du pays. Fin 2019, son audience, qui s’accroît d’année en année, était de 30.6% de la population générale, contre 26.9% pour le Yedioth Aharonoth. Le profit n’est pas l’objectif mais bien la maximisation de l’influence politique, même au prix de pertes financières. Adelson a, lui-même reconnu perdre 40 à 50 millions de dollars par an pour que le journal écrive régulièrement des articles en faveur de Netanyahu [1]

Cette influence prend plusieurs formes

Le fait que le journal soit gratuit [2], fourni quantitativement, et de qualité, a des conséquences politiques. Son impact ne sera pas négligeable si, à la marge, le gain d’influence auprès d’électeurs hésitants est supérieur à la perte d’influence auprès de ceux idéologiquement opposés à la ligne du journal. Or, concernant l’influence présumée de la presse sur la vie politique en Israël, une étude sérieuse [3] a montré qu’Israel Hayom « a exercé une influence électorale importante, bénéficiant principalement à Netanyahu et à son parti, le Likoud. Ce changement a contribué à un changement radical dans la domination de la droite de la politique nationale. » Cette influence prend plusieurs formes : le choix des sujets à couvrir, leur contenu, ainsi que la sélection du titre et de l’image de la première page.

Les résultats trouvés par les auteurs « mettent en évidence l’immense impact que les ultra-riches peuvent exercer dans l’élaboration de la politique grâce à la propriété des médias ». Ainsi, ils ont montré qu’aux élections de 2013 et 2015, une augmentation de 10 points de la couverture d’Israel Hayom a représenté une augmentation de 2.5% du soutien du bloc de droite et à la candidature de Netanyahu à être Premier ministre, soit près de trois sièges à la Knesset qui ont contient 120. C’est le Likoud, parti de Netanyahu, qui en a été le principal bénéficiaire, partiellement au détriment du soutien à d’autres partis du bloc de droite. De plus, l’étude montre que le virage à droite provient d’une intransigeance croissante sur la question de la sécurité, en particulier celle vis-à-vis des Palestiniens. Or, à cet égard, la ligne du journal montre une opposition forte et croissante aux efforts actifs du gouvernement pour parvenir à un accord avec les Palestiniens, ce qui, concrètement se traduit par un plus grand scepticisme quant aux chances de parvenir à la paix, une opposition accrue aux pourparlers avec les dirigeants palestiniens et à l’évacuation des colonies dans le cadre d’un futur accord de paix. En revanche, peu d’articles portent sur « la question de l’opportunité d’une solution à deux États ou sur la crainte de l’escalade de la violence. » De même, les questions économiques, les inégalités, la pauvreté, sont minorées.

Au cours de la dernière décennie, la droite a acquis une domination sans précédent

Pour les auteurs, « ces résultats sont cohérents avec l’objectif de fond d’Israel Hayom, qui (…) a été massivement axé sur les questions de sécurité plutôt que sur les questions socio-économiques ». Il est clair que, pour la droite, le vote est déterminé par les questions de sécurité et non par des préférences économiques. (Security first). Un autre résultat de l’étude porte sur l’attitude du lectorat couvert par le journal vis-à-vis du leader du Likoud, Netanyahu, et il apparaît que « les résidents des zones plus exposées à "Israel Hayom" étaient plus susceptibles de le voir sous un jour favorable. Plus précisément, une exposition à I"srael Hayom" plus élevée est associée à un changement positif dans les évaluations des qualités de Netanyahu en tant que leader, y compris en tant que "patriote" et "efficace" lors des négociations. » L’influence du journal est subtile, en ce sens que les pages intérieures sont plus "équilibrées". Aussi, pour les auteurs, « le média apparaît comme une source d’information plus équilibrée, et donc plus légitime, tout en faisant avancer un programme idéologique ». Alors que la gauche et la droite étaient des forces politiques rivales et équitablement équilibrées dans les années 1980 et 1990, au cours de la dernière décennie, la droite a acquis une domination sans précédent, la présidence de Netanyahu s’étendant sur plus d’une décennie, faisant de lui le Premier ministre israélien le plus ancien.

Le virage à droite peut être observé dans d’autres démocraties occidentales et peut s’expliquer par différents motifs selon le contexte. En 2018, Freedom in the World a enregistré la 13e année consécutive de déclin de la liberté mondiale. « Le renversement a touché une variété de pays dans chaque région, des démocraties de longue date comme les États-Unis aux régimes autoritaires consolidés comme la Chine et la Russie. Les pertes globales sont encore peu importantes par rapport aux gains de la fin du 20e siècle, mais le schéma est cohérent et inquiétant. La démocratie est en retrait. » Dans le cas d’Israël, un facteur important a été mis en évidence par Grossman, Margalit et Mitts, c’est le lancement réussi d’un journal gratuit, IsraEl Hayom.

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Le Professeur Gilbert Benhayoun est le président du groupe d’Aix -qui travaille sur les dimensions économiques d’un accord entre Israël et les Territoires palestiniens- qui comprend des économistes palestiniens, israéliens et internationaux, des universitaires, des experts et des politiques. Son premier document, en 2004, proposait une feuille de route économique, depuis de nombreux documents ont été réalisés, sur toutes les grandes questions, notamment le statut de Jérusalem ou le dossier des réfugiés, chaque fois des réponses sont apportées.

[1Haaretz, 12 septembre 2019.

[2Notons cependant que grâce à sa forte audience, les recettes publicitaires sont conséquentes, malgré le fait qu’elles soient trois fois moins élevées que celles de son concurrent et journal payant, le Yedioth Aharonoth

[3Guy Grossman, Yotam Margalit, Tamar Mitts, : “Media Ownership as Political Investment : The Case of Israel Hayom∗” 30 janvier 2020. (https://harris.uchicago.edu)

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