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Tribune libre du Dr. Hamid Salmi - Entre prédicateurs laïcs et religieux : le mal-vivre ensemble

jeudi 23 mars 2017

Tartufferies de Tarik Ramadan. Prédicateurs laïcs et religieux. La révolte des jeunes de banlieues. Tout un programme !

Une partie de la jeunesse issue de la migration est fascinée par cet homme propulsé par les médias. En fait, il est habité par le même malaise de l’entre-deux mondes qu’il a su bien maquiller pour se présenter comme un modèle à suivre. Ces jeunes voient d’abord en lui la nouvelle incarnation du musulman européen, de l’intellectuel brillant qui affronte de près ou de loin les journalistes et certains penseurs français (Eric Zemmour, Alain Finkielkraut...). En réalité, son histoire familiale suisse et égyptienne est bien différente de la leur... [1]

Qui ils sont, d’où ils viennent

Dans les innombrables débats organisés par les médias les intervenants disent très rarement qui ils sont et d’où ils viennent. Pourtant la présentation des "marmites" généalogiques et familiales des responsables et des intellectuels en débat fermé nous aurait davantage appris sur la genèse de leurs points de vue antagonistes que toutes ces polémiques dangereuses ou stériles. Ces dernières sont très souvent générées par des souffrances cachées, des peurs non avouées et des désirs de revanche dissimulés, de part et d’autres. On peut évidement y ajouter les inévitables calculs politiciens et la volonté de domination, d’instrumentalisation ou de récupération. C’est ce qu’on appelle des arrières-pensées.

Les chemins du dialogue sont également encombrés de malentendus implicites entre ceux qui veulent sincèrement remercier la France de les avoir généreusement accueillis. Et ceux qui ont été violemment ou hasardeusement jetés là où ils se trouvent par les convulsions de l’histoire. Harkis, Arméniens, Juifs séfarades ou ashkenaze, Latins, Berbères, Chaldéens, Embarras, Chinois, Nord-Africains renommés successivement Magrébins, Arabes et aujourd’hui musulmans... Tout un monde de mémoires en conflits ou en sympathie, en ébullition et en (re)création...

Cette forme sincère de présentation de soi réciproque - que je pratique dans toutes mes interventions - peut désamorcer ce que l’on a appelé la concurrence mémorielle entre les représentants des communautés et transformer les prises de tête en rencontres fécondes. Ces jeunes issus de l’immigration ont besoin d’abord de décoloniser leur mémoire et leur histoire. Ce travail de transmission est en rapport avec la colonisation, les guerres de libération, les régimes autoritaires dans leurs pays d’origine et l’exploitation capitaliste brutale qu’ont subit leurs parents et ancêtres.
Les traumatismes générés par ces histoires collectives douloureuses se transmettent de manière inconsciente et se répètent à l’insu des concernés sous la forme d’un cycle infernal et sans fin, de sensations de paralysie, de sentiments d’humiliation ou d’abandon et d’actes de vengeance...

La pauvreté de la transmission culturelle, le vide spirituel, la fracture de l’image du père, les conflits familiaux inter-générationnels, le clivage psychique entre deux mondes et les multiples discriminations dont ils sont victimes aggravent leur mal-être. Ces formes individuelles de solitude existentielle peuvent trouver une fausse solution, c’est-à-dire aboutir à une (dis)solution désespérée dans les conduites addictives, la formation de bandes, le salafisme et le djihadisme. “Qui suis-je ?” et “A qui j’appartiens ?” sont des questions muettes qui prennent douloureusement corps quand des policiers se pointent et leur demande brusquement : "papiers... d’identités !"

Terrain glissant et totalisant de la religion

Bien sûr, tous ces mots et ces expressions peuvent vous paraître vagues et générales mais dans les nombreuses consultations et formations que nous donnons, chaque fracture généalogique, chaque douleur intime est repérée, ressentie, nommée et élaborée. Il ne faut surtout pas que cette approche soit perçue comme une excuse à la violence multiforme des jeunes de cités. Je suis le premier surpris par le manque d’autorité des représentants des pouvoirs publics. Ce manque d’autorité se transforme généralement en démission et en violence institutionnelle sourde ou manifeste. C’est la Loi symbolique (avec ses interdits structurants) qui est partout défaillante. La plupart des organisations et des réseaux primaires (syndicats, école, respect des classes d’âge dans les villages ... ) porteurs d’autorité consentie et de respect mutuel se sont effondrés.

Certains pouvoirs publics et intellectuels ont apparemment intérêt, tout comme les salafistes, à déplacer toutes ces questions sur le terrain glissant et totalisant de la religion, avec la complicité inconsciente mais active de certains de ces jeunes perdus entre les deux rives.

Il faut dire que l’omniprésence dans les médias des événements se déroulant au Proche et Moyen-Orient favorise la projection du malaise des jeunes sur ce qui se passe dans ces contrées. Cette identification projective les éloigne de leur propre histoire en rapport avec la France et l’Afrique du Nord ou l’Afrique subsaharienne. Cette confusion permanente, associée à la sous information sur les dictatures des pays d’origine, entretenue de manière délibérée par la télévision française, constituent un terreau propice pour nourrir l’antisémitisme et /ou le djihadisme.
Ce que j’avance ici n’a rien à voir avec la lutte marginale et exaltée des Indigènes de la République qui ne connaissent pas vraiment l’histoire de leur pays d’origine et dédouanent les états dictatoriaux de leurs responsabilités. Elle n’a rien à voir non plus avec la tentation islamo-gauchiste avec ses propres visées électoralistes et/ou militantes utilisant cette religion dans ses luttes contre le capitalisme. Elle n’a rien à voir, enfin, avec l’attitude entriste, laïciste, fermée et trop simpliste de certains militants ou responsables issus de la migration donnés en modèle d’une parfaite intégration. Ne parlons pas de SOS-racisme, grosse machine bruyante arrimée au PS qui a amalgamé, massifié (avec ses mégas concerts) et, finalement, dévoyé toutes les luttes, notamment les premières marches structurées de ceux que l’on a appelé les Beurs. [2]
Les populations de migrants forment des strates de générations qui ne se comprennent pas entre elles, même quand elles proviennent de la même origine ethnique ou culturelle. En réalité, leurs préoccupations, leurs comportements et leurs positionnements politiques ou religieux varient en fonction du nombre d’années de leurs installations dans le pays d’accueil. Les questionnements de la personne transplantée suivent également les cycles de la vie. Un besoin latent et une interrogation insoupçonnée pendant la jeunesse peuvent brusquement se manifester à un âge plus tardif ...

Les exilés politiques sont souvent plus lucides sur les enjeux géo-stratégiques mais leurs luttes sont avant tout centrées sur ce qui se passe dans leurs pays d’origine. Les questions de la personne transplantée suivent également les cycles de la vie. Un besoin latent et une interrogation insoupçonnée pendant la jeunesse peuvent brusquement se manifester à une étape tardive de la vie...
Au fil des années, on est pris de vertige : voiles, expert-écran, concept-bannière ( burkinisme, piétisme, djihadisme, parentalité, radicalisation ) se renforcent mutuellement et/ou s’affrontent...

Des solutions au mal-vivre ensemble

En France, il est urgent et comme disait un vieux Bambara du Mali dans un groupe de parole : « Il est trop tard mais pas trop tard » d’apporter de vraies solutions à ce mal-vivre ensemble :
- Combattre fermement et sans répit le salafisme. Les germes de xénophobie qu’il véhicule menacent toutes les communautés sans exception. On attend toujours un changement décisif de la politique étrangère française vis-à-vis des pays pourvoyeurs de salafisme à travers des financements considérables de mosquées, d’associations religieuses, de formations de prédicateurs et livres presque gratuits à profusion...
- Élaborer les refoulements transgénérationnels des familles et des groupes spécifiques. Trop de fantômes hantent les vivants. Inutile de placer, de déplacer à l’infini les enfants de migrants et de démultiplier les psys. Des thérapies familiales ethno-cliniques s’imposent pour faire d’une pierre plusieurs coups afin de retisser tous les liens verticaux et horizontaux...
- Expliciter les conflits culturels, jeter des passerelles entre les mondes via des espaces complexes et exigeants de traduction et de médiation. Pour animer ces groupes de parole, il est nécessaire de former de véritables médiateurs interculturels qui s’engagent dans un long cursus pratique et théorique.
- Former à grande échelle les travailleurs sociaux, le corps médical, les juges et les enseignants pour mieux accueillir les populations migrantes - certaines sont installées depuis très longtemps sur le sol français - et les couches populaires autochtones. C’est un travail dans lequel je suis engagé avec quelques collègues depuis de nombreuses années ; l’évaluation, faite par les concernés eux-mêmes, est plus qu’encourageante.
Reste la vision étroite et les méthodes rigides, souvent violentes de la police, qui doivent être entièrement repensées. Ces forces imprévisibles - au niveau de la hiérarchie -doivent être exorcisées des fantômes de Vichy et de la colonisation. Ainsi formées, elles peuvent ainsi redevenir de vraies gardiennes de la paix, de la civilité et de la convivialité.
- Enseigner très tôt à l’école une histoire nationale débarrassée de sa camisole jacobine monolithique, enseigner également l’empathie, la philosophie, la communication non-violente, le fait religieux complexe (sans tentation de conversion) et les langues orales (amazigh, darija, soninké, bambara, basque, occitan, breton …). Ces langues matricielles favorisent la communication affective, cognitive entre les enfants et leurs parents.
- Enseigner l’histoire complexe du pays d’accueil et de ses régions. Mettre en exergue les valeurs de la civilisation française. Ces cours peuvent être donnés aux immigrés dans les Maisons de la Citoyenneté. Dans ces mêmes lieux, organiser également avec les habitants des quartiers des rencontres inter-communautaires, interculturelles et inter-religieuses animées par des anthropologues, des philosophes et des historiens.

Ce dialogue régulier entre les populations pondérées par des médiateurs inter-mondes va contribuer à une cohabitation heureuse et pacifiée dans les quartiers difficiles. Il serait judicieux de filmer ces rencontres accompagnées d’une soigneuse traduction des langues et pensées en présence. Ces documentaires passeront dans une émission grand public sur une chaîne de télévision publique. Voilà le vrai voyage en terre inconnue juste de l’autre côté du périphérique.
- Ouvrir en France toutes les archives encore sous scellées de l’histoire coloniale de la guerre d’Algérie. Enseigner la vraie histoire remembrée et restituée par des historiens compétents et intègres des deux rives de la Méditerranée.
- Encourager et subventionner toute œuvre artistique (théâtre, opéra, photos…) et cinématographiques, relevant de la mémoire, de l’imaginaire et de la fiction en rapport avec cette période complexe, trouble, fascinante et tragique. Toutes les mémoires de groupes en souffrance doivent être évoquées et honorées par ces créations.
- Enfin, agir sur les discriminations sociales que subit cette jeunesse. Que l’ordre public cesse de se transformer en ordre social dans les banlieues où chacun est ré-assigné avec violence à sa place de dominé à chaque fois qu’il tente de bouger.
Telles sont à mes yeux les conditions pour transformer le faux-self [3], la traîtrise et la vengeance des deux côtés de la barrière, en loyauté patriotique sincère, en authenticité de l’être et en créativité civilisationnelle.

Telle est pour moi la voie incontournable pour protéger cette jeunesse du mal-être, du djihadisme et de la délinquance. En attendant, ce mal-vivre-ensemble s’exprime sous un voile religieux mutique ou effrayant qui tourne le dos à une laïcité électoraliste mièvre ou militante incantatoire. Tout cela au grand bonheur de la grande finance alliée aux dictatures et au salafisme international. En ce moment, nous assistons désespérément au retour des révoltes sporadiques et cycliques des banlieues. Avec ou sans religion, les couleurs de la France ne parviennent toujours pas à absorber la France des couleurs.

Hamid Salmi

Psychologue, formé à l’ethno-psychiatrie par le fondateur de la discipline Georges Devereux, Hamid Salmi est thérapeute familial et formateur en France et à l’étranger. Animateur de groupe de parole, il est attaché de recherche à l’Université Paris 8 et membre du conseil scientifique de l’Université de Vérone (Italie). Franco-algérien, ayant grandi dans la culture Kabyle, son histoire personnelle l’a conduit très tôt à s’intéresser aux problématiques interculturelles. Il a formé les premiers médiateurs ethno-cliniciens au centre Devereux et est intervenant et expert auprès des tribunaux et de diverses institutions judiciaires, éducatives et médico-sociales en Île-de-France mais aussi à Marseille, Toulouse… Ces dernières années, il est régulièrement sollicité dans la prévention et prise en charge des personnes radicalisées et de leurs familles. Il est l’auteur de Ethnopsychiatrie : thérapies et cultures, ed Vuibert (2004)


[1Petit-fils de Hassan El Banna, fondateur de l’organisation Frères Musulmans

[2Marche pour l’égalité et contre le racisme, surnommée par les médias marche des Beurs en 1983.

[3Faux -self : pseudo-personnalité, fausse image de soi adaptative face aux difficultés de la vie.

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