La boîte à Polars de Jean-Rémi Barland. « Soufre » de Nicolas Druart: génialement glaçant

Paris. XIIe arrondissement. Square de la Croix-Rouge. Nuit du dimanche 29 au lundi 30 mai 2022. Kylian Sadek, Samia Ben Yadder, Alexandra Tesson, seize ans tous les trois, sont tués à l’arme blanche. La piste terroriste sera écartée par les enquêteurs qui, n’ayant aucun suspect à confondre,  poursuivent leurs investigations et privilégient l’acte isolée d’un serial-killer. D’autant plus que six autres victimes ont été égorgées dans des conditions similaires même si ce fut dans des villes différentes : Olivier Blain, trente-quatre ans, au Havre, le 8 octobre 2022. Marouane Fellaini, dix-sept ans et Dylan Courtois, à Rouen, le 18 novembre 2022. Mélody Barreau, dix-neuf ans, à Limoges, le 29 décembre 2022. Et enfin Jessie Papiau et Ambre Delteil, dix-sept ans toutes les deux, à Toulouse, le 26 février 2023. Neuf victimes éliminées de sang-froid, la gorge tranchée comme des animaux, auxquelles s’ajoute le cadavre d’une jeune femme retrouvée égorgée dans son appartement de Ramonville, en périphérie de Toulouse, en mars 2023, après avoir invoqué « l’Homme-Allumettes ».

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Nicolas Druart, un romancier qui excelle à décrire au scalpel les fêlures de l’âme. ©Melania Avanzato

« L’Homme-allumettes », une légende urbaine

Fruit d’une légende urbaine, « L’Homme-Allumettes »dont le nom est cité à comparaître après chaque meurtre rend perplexe les policiers en charge des dossiers. Est-il possible que semblant surgir de nulle part, défiant par exemple toutes les lois de la physique au sein d’une cabine du téléphérique toulousain, perchée à cinquante mètres au-dessus du vide (scène d’anthologie) apparaissant et disparaissant aussitôt, ce tueur sans foi ni loi puisse agir sans laisser de traces ? Le capitaine Antoine Aubert n’accorde aucun crédit à ces récits autour de l’Homme-Allumettes, dont la légende urbaine a plusieurs versions, la variante la plus répandue étant celle d’un homme qui était au téléphone quand brusquement l’appareil a pris feu et lui a brûlé le visage. D’où son nom : « l’Homme-Allumettes ». Pourtant ce flic intègre et rigoureux ne manque pas d’imagination. Sorti deuxième de sa promotion à l’école d’officiers de police de Cannes-Ecluse, détenteur d’un master en psychocriminologie, surnommé la Pile à cause ses initiales et de son tempérament, chef du groupe 2 de la brigade criminelle de la DTPJ de Toulouse, suspendu en 2020 puis réintégré, Antoine Aubert écrit aussi des livres sous le pseudonyme de Benoît Tanreau. S’il affectionne la construction d’intrigues où se carambolent réalité et imaginaire, il traite la plupart du temps des affaires standards, « le classique papa-qui-tue-maman ». Du coup l’excitation qu’il avait ressentie dans les premières minutes de l’enquête avait cédé la place à l’incompréhension. « Cette équation insoluble le rendait irascible » car Antoine ne croit pas du tout aux fantômes. Sa rencontre avec Aurore Faguier, une youtubeuse qui est aussi une de ses lectrices, ajoutée au fait qu’il hérite du meurtre filmé de deux adolescentes ses certitudes vacillent. Et l’entraînent dans une spirale infernale.

Aurore Faguier, youtubeuse paraplégique, et son chien Pugsley

Fin limier, Aurore Faguier qui partage sa vie entre son voisin Omar, homme bienveillant et son fidèle chien Pugsley, (des pages poignantes concernent sa vie privée) compte bien, elle aussi, découvrir les tenants et les aboutissants concernant l’affaire de « L’Homme-Allumettes ». Disposant de moyens de communications moderne elle se met à chercher des indices, et se lance à la poursuite du ou des criminels. Émouvant personnage elle imprime au texte de Nicolas Druart qui signe avec « Soufre» un roman époustouflant de virtuosité, une dimension féministe indéniable. La violence faite aux femmes, mais pas que, est disséquée ici par l’intermédiaire de plusieurs récits s’entrecroisant, d’où surgissent des figures policières de haut vol et d’une probité rare. L’auteur dont l’écriture demeure visuelle et qui la nourrit de dialogues vifs et précis, nous entraîne aussi dans le monde des fêtes foraines. Avec notamment une plongée dans l’univers d’un certain Roger Hoffmann, président de la Fédération des forains de France qui né le 12 mai 1971 à Mulhouse comptabilise sept cartes grises à son nom et qui est bien connu des services de police pour dégradation de mobilier urbain, trouble à l’ordre public et agression. Est-il au centre du drame ? Avec l’art de brouiller les cartes et d’entraîner le lecteur au sein de fausses évidences, l’auteur qualifié parfois de « nouvelle relève du polar français », et qui excelle à décrire au scalpel les fêlures de l’esprit nous étonne, nous saisit, et nous émeut.

« Le plaisir n’a jamais été dans les moyens, mais dans la finalité »

Et… nous mène en bateau. En cabine du téléphérique toulousain, devrait-on dire, la « ville rose » se transformant sous sa plume en « ville rosse », rouge sang ! Des dizaines de portraits et d’interrogations sur le sens de l’existence, le poids du passé sur nos vies, la question de la culpabilité se succèdent aussi dans ce qui est un thriller spectaculaire où l’on verra combien pour certains « le plaisir n’a jamais été dans les moyens, mais dans la finalité. » Vite Nicolas Druart un autre livre…

Jean-Rémi BARLAND

« Soufre » par Nicolas Druart – Harper Collins éditions- 391 pages – 21,50 €.

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