« Et j’en suis là de mes rêveries » de Maurin Ollès est une adaptation pour le théâtre de «Rabalaïre» d’Alain Guiraudie avec l’incroyable Pierre Maillet dans le rôle de Jacques.

Pour tous ceux qui découvrirent le roman d’Alain Guiraudie « Rabalaïre » ce fut un choc. Nous avons relaté ici toute la puissance de ce texte atypique de plus de mille pages, où l’auteur, écrivain et cinéaste explore (comme c’est le cas depuis trente ans) son attachement à son Sud-Ouest natal, la question du désir et de l’homosexualité, l’amour des classes populaires, l’humour et le goût des chemins de traverse. Rabalaïre – qui signifie traîner, aller ici et là en occitan – est une somme foisonnante dans laquelle on reconnaît ses motifs narratifs et formels.
Un monde étrange très charnel que Alain Guiraudie nous a présenté aussi dans « Pour les siècles des siècles » sorte de suite à « Rabalaïre » et dans son film « Miséricorde » salué par la presse, le public et qui lui valut des nominations aux César. Aussi accueille-t-on avec un plaisir non dissimulé l’adaptation théâtrale de « Rabalaïre » réalisé pat Maurin Ollès, grand admirateur du réalisateur.
Maurin Ollès, metteur en scène poète et visionnaire

Acteur, metteur en scène né à La Ciotat, Maurin Ollès intègre en 2009 le Conservatoire de Marseille où il suit les cours de Pilar Anthony et Jean-Pierre Raffaelli. À sa sortie de l’École supérieure d’art dramatique de la Comédie de Saint-Étienne en 2016, il joue dans « Un beau ténébreux » de Julien Gracq mis en scène par Matthieu Cruciani, Letzlove – « Portrait(s) Foucault » mis en scène par Pierre Maillet, « Tumultes » de Marion Aubert mis en scène par Marion Guerrero, et enfin « Truckstop » de Lot Vekemans mis en scène par Arnaud Meunier, présenté à la Chapelle des Pénitents Blancs au Festival d’Avignon 2016.
Son spectacle « Jusqu’ici tout va bien », créé avec de jeunes comédien·nes amateur-ice-s de Saint-Étienne sur la question de la justice pour mineurs, fut programmé au Festival Contre-Courant à Avignon en 2015, ainsi que dans le cadre des tournées culturelles de la CCAS à l’été 2016. Maurin Ollès retrouva ensuite Matthieu Cruciani avec « Au plus fort de l’orage » pour le Festival d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence, puis Arnaud Meunier sur la pièce « J’ai pris mon père sur mes épaules » de Fabrice Melquiot avec Philippe Torreton et Rachida Brakni. Il collabora également avec l’Aixois Paul Pascot pour L’Amérique de Serge Kribus. En 2019, il reprend la tournée de Saïgon de Caroline Guiela Nguyen. Membre de l’Ensemble artistique de la Comédie de Saint-Étienne entre 2018 et 2021, il co-réalise dans ce cadre avec Clara Bonnet « À cause de Mouad » un court métrage réalisé avec des adolescent·es stéphanois·es. Il participa également au dispositif régional « culture et santé » avec le spectacle « Pour l’amour de quoi ? » qui tourne dans une trentaine d’établissements de santé de la Loire. Avec sa compagnie « La Crapule » créée en 2016, Maurin Ollès mène un travail pluridisciplinaire sur des thématiques sociales, liées aux institutions publiques et aux marginalités. Leur première création, « Vers le Spectre » voit le jour à l’automne 2021 à La Comédie de Saint-Étienne, et donné à la Joliette, puis à Aix elle s’imposa comme une réflexion essentielle sur les addictions, et sur l’autisme.
Pierre Maillet, comédien virtuose
C’est presque tout naturellement que Maurin Ollès a proposé à Pierre Maillet, qui l’avait mis en scène dans « Letzlove Portrait(s) Foucault » de partager l’aventure « Rabalaïre » au théâtre. Précisons que la rencontre entre Pierre Maillet et l’univers de Guiraudie semble évidente tant les deux hommes partagent bon nombre de points communs. L’acteur incarne ici Jacques, un homme au chômage qui n’a plus l’énergie de mener les combats syndicaux du passé et qui occupe son temps, sans se presser, dans son village de l’Aveyron : escalader un col à vélo, discuter avec les voisins, rendre visite à son amant agriculteur qui vit avec son vieux père à la ferme. C’est un vagabond, « un rabalaïre » en occitan qui affectionne d’avaler des kilomètres sur sa bécane, et à passer du temps dans le petit village de Gogueluz.
Cette adaptation s’appelle « Et j’en suis là de mes rêveries » et elle est donnée à Paris au théâtre de la Bastille jusqu’au 11 avril. La raison du changement de titre est assez simple : « Le narrateur dit souvent dans le roman : et j’en suis là de mes réflexions, et j’en suis là de mes rêveries… Je trouvais ça beau parce que c’est vraiment Guiraudie », explique Maurin Ollès qui ajoute : « Quand on écoute ses interviews, il parle, il dérive, il fait tout le temps des digressions, il se contredit parfois : il dit oui, voilà ceci, cela… Ah et en même temps, c’est vrai que je pourrais dire l’inverse ! Et puis, la rêverie, la fantaisie, les songes, tout cela me plaisait bien. Parce qu’il est évidemment beaucoup question d’imagination. »
Stupéfiant de présence Pierre Maillet qui incarne Jacques plus qu’il ne le joue secoue les lignes. Entre polar, fable érotique et comédie, voilà une pièce qui fait la part belle au cinéma et qui projetant beaucoup d’images de films inclut parfois les autres protagonistes du récit par le biais de scènes projetées sur un écran. « L’espace scénique devient lieu d’expérimentations et laboratoire de cinéma. De quoi donner toutes ses dimensions aux mantras de Guiraudie : la lutte des classes, le monde du travail, l’argent, la sexualité et l’amour », précise Maurin Ollès. Quant à savoir pourquoi si Pierre Maillet s’est glissé dans la seule peau de Jacques, le metteur en scène et comédien s’est attribué la paternité de tous les autres Maurin Ollès répond : « Un peu à la manière de “Portrait(s) Foucault” j’avais envie d’une petite forme, je voulais retrouver notre duo. Ce désir de n’être que deux au plateau a guidé l’adaptation. Nous avons cherché comment ramasser les scènes, faire exister un repas où il y a beaucoup de gens, fondre deux gendarmes en un… Par ailleurs, le fait que je joue tous les autres personnages masculins, qu’ils aient le même visage, permet d’appuyer la poursuite de la rêverie de Jacques : tous ces hommes peuvent être potentiellement fantasmés par lui. On est vraiment dans la tête du personnage. De ce point de vue, il a fallu trouver l’adresse à adopter. Au début, je disais à Pierre de ne pas regarder le public, mais cela ne marchait pas. Nous avons donc cherché une manière d’adresser le regard sans appuyer, sans casser le quatrième mur. On ne “dénonce” pas le théâtre. C’est vraiment “vous êtes dans ma tête “».
Avec un épilogue onirique et qui comme le roman se tend vers le fantastique, la pièce est tour à tour drôle et bouleversante d’intensité dramatique. Là encore Maurin Ollès s’intéresse à des personnes marginales et trace son chemin dans la matière idéale qu’Alain Guiraudie lui offre dans ce roman touffu. C’est assez inoubliable, c’est osé et inventif, et l’auteur de « Rabalaïre » présent au théâtre de la Bastille pour la première a beaucoup apprécié cette formidable adaptation de son roman.
Jean-Rémi BARLAND
« Et j’en suis là de mes rêveries » jusqu’au 11 avril à 19h. Le samedi à 16h. Avec Pierre Maillet, Maurin Ollès et la participation en images de Ferdinand Garceau, Jean-François Lapalus et Julien Villa. Relâche jeudi 3 et dimanche 6 avril – Théâtre de la Bastille – 76 rue la Roquette – 75011 Paris – Plus d’info et réservations : theatre-bastille.com