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A propos d’agroaécologie par Madeline Carlin : "Nourrir la terre pour nourrir les Hommes"

dimanche 11 mars 2018

Étymologiquement, le paysan est « celui qui habite la campagne et cultive la terre ». Et cultiver, selon le Larousse, signifie développer, entretenir une qualité, un don, un talent, une relation. En effet, autrefois, le paysan, qui habitait son territoire, entretenait, nourrissait, cultivait la terre. Aujourd’hui, l’agriculture dite « moderne » fournit directement à la plante ce dont elle a besoin pour croitre : azote, potassium et phosphore. Sans considération pour son milieu. Ce qui équivaudrait à fournir par perfusion à un être humain le glucose, les acides aminés et quelques nutriments nécessaires à sa survie… autant dire le priver du plaisir de s’alimenter, mais aussi et surtout de l’intérêt des apports diversifiés qu’apporte une alimentation variée.

Cette approche de l’agriculture considère le sol comme un substrat, une sorte de support inerte dans lequel il suffit d’introduire les nutriments dont la plante a besoin…approche qui est allée jusqu’à résumer la culture de légumes sous serres à de simples bacs remplis de solution « nutritive » [1] ! D’autant plus réducteur et désolant quand on sait que la partie aérienne d’une plante, celle que nous sommes en mesure de voir, ne représente que la « partie émergée de l’iceberg » : elle développe en moyenne le même volume racinaire, autant de vie aérienne que souterraine… Et c’est dans l’intimité de cet écosystème sous-terrain que se déploie un ballet de nombreux acteurs : transformation, digestion, mélange, incorporation, décomposition, etc.
On estime aujourd’hui qu’on ne connaît pas encore 10% de la faune du sol [2], alors que celle des océans est explorée à environ 80%. Il semblerait que les fonds marins aient bien plus intéressé les curieux que le sol sur lequel nous vivons, et qui nous nourrit. Ce milieu souterrain jusqu’alors méconnu est davantage exploré depuis quelques décennies grâce aux avancées technologiques dans les domaines de l’imagerie. Il est essentiellement peuplé d’êtres microscopiques : bactéries, champignons, mais aussi acariens, collemboles, lombrics et autre… Certains scientifiques estiment qu’une cuillère de sol vivant contient plus d’un millier
d’organismes vivants.

Sous nos pieds, tout ce petit monde est bien orchestré :
- en surface, collemboles, acariens et myriapodes réduisent les éléments grossiers,
déchets végétaux et animaux arrivés au sol, tels que les feuilles mortes, les déchets
de fruits, les déjections, les fragments de carapaces et de coques en tout genre, il s’agit de la faune épigée, qui vit au-dessus du sol ;
- sous la surface, on trouve des espèces des mêmes groupes, spécialisés dans la vie en profondeur, qui consomment les résidus racinaires en fin de cycle d’une plante, il s’agit de la faune endogée ;
- et les voyageurs, qui parcourent tous ces horizons du sol, brassant matières organiques issues de la surface et matières minérales issues des profondeurs, de la dégradation de la roche, il s’agit de la faune anécique, constituée des célèbres vers de terre, qui visitent la surface, viennent y consommer de la matière organique fragmentée par les collègues de l’épigée, et redescendent en profondeur, mélangeant ainsi minéraux et humus, ils créent du sol.

Cette population insoupçonnée de travailleurs souterrains favorise l’aération et la circulation de l’eau dans le sol, en aménageant des galeries, en brassant matières minérales et organiques, et favorisant ainsi les conditions de vie des racines qui, sans eux, pourraient vite se retrouver asphyxiées ou oppressées. Au-delà de ces fonctions « d’aménagement », ils opèrent grâce à leurs différents régimes alimentaires de fabuleux mécanismes de transformation : ils apportent ainsi aux racines de la plante les nutriments dont elle a besoin pour croitre et réaliser son cycle de vie. Cette
chorégraphie souterraine, telle notre flore intestinale, opère un processus de digestion et constitue une forme de mutualité bien organisée !

Aux vues de ces processus complexes, on comprend alors que la plante aussi puisse profiter d’une alimentation variée : plus ses racines seront aérées et alimentées, dans un milieu riche en diversité, et plus elle sera robuste face aux aléas qui bousculeront sa croissance. Et s’il s’agit d’une plante destinée à l’alimentation, on peut supposer aussi qu’elle n’en sera que plus intéressante en goût et en apports nutritionnels. Au cours du siècle dernier, l’histoire nous a conduit à la course au productivisme, garant de
l’alimentation d’une population en reconstruction… Les engrais minéraux et divers produits de synthèse semblaient pouvoir répondre aux exigences qu’on fixait alors à nos terres cultivées. Cependant, après quelques décennies de négligence envers la vie du sol, cette agriculture productiviste perd en productivité ! On sous-estimait le travail fourni par tous ces organismes vivants sous nos pieds, et les apports d’engrais de synthèse on réduit drastiquement leur biodiversité. Autrefois, l’apport quasi-systématique de fumier sur les parcelles mimait les phénomènes naturels qu’on peut observer en foret : les faunes épigées, endogées et anéciques sont nourries par des apports de matières organiques. Lorsqu’on réduit le sol à une sorte de substrat inerte, en apportant sous forme soluble les éléments nutritifs nécessaires à la plante, on oublie de nourrir ces travailleurs et leurs populations s’effondrent.

Aujourd’hui, en France -comme beaucoup de régions du monde-, des terres agricoles se sont minéralisées et leur taux de matière organique a dégringolé : on est passé en quelques décennies de 4% de matière organique à 1,3% en moyenne -ce qui sous-entend que certains sols sont bien plus bas encore-. La responsabilité de ce triste constat n’est pas attribuable à un seul facteur, par exemple l’élan d’une économie d’après-guerre à reconstruire, mais c’est l’ensemble du modèle agricole mondial qui a mené à de telles conséquences. L’essentiel n’est pas dans l’identification de la source mais dans la quête de solutions : heureusement, la vie est assez volontaire pour que tout sol dégradé, minéralisé, ayant perdu ses populations actives, puisse être repeuplé.

L’apport de matière organique transformée, ou humus, pour les intimes, permet de « revivifier » un sol minéralisé. Grâce à l’apport de compost par exemple, bactéries et champignons peuvent à nouveau être ensemencés, tel un levain, pour rendre à nouveau vie au sol, alors l’ensemble de la chaine peut s’inviter à la fête : tant que de la
matière organique sera disponible à la consommation, tout ce petit monde se développera et œuvrera de nouveau pour tendre à un sol mieux structuré. On peut donc saluer ces partenaires, pour leur précieuse collaboration, sans aucune attente
en retour si ce n’est que le buffet soit bien achalandé : à nous d’assurer l’apport organique pour qu’ils assurent à leur tour des conditions de vie saines et confortables à nos cultures.

Destimed ouvre un nouveau champ avec une chronique régulière sur l’agroécologie portée par Madeline Carlin, ingénieur agronome, qui est membre du réseau des animateurs en agroécologie (AAE) -formés par Terre & Humanisme afin de transmettre l’agroécologie, ses pratiques et son éthique en suivant la voie que Pierre Rabhi a initié pour la souveraineté alimentaire, le respect de tous et du vivant...-

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