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Covid-19. Tribune du Pr. Gilbert Benhayoun : Sécurité et pandémie

lundi 4 mai 2020

Début février dernier, le professeur israélien de médecine, Isaac Kreiss, directeur général du plus grand hôpital d’Israël, le Sheba Medical Center, rencontre, lors d’une réception privée, le patron du Mossad, service du contre-espionnage israélien, Yossi Cohen, et lui fait part de son souci. Il n’arrive pas à se procurer suffisamment de matériel médical indispensable pour faire face à la pandémie. Plus tard, le même professeur déclare que le Mossad a joué un rôle essentiel en aidant le service médical à obtenir, à partir de l’étranger, le matériel médical essentiel. Ainsi, le Mossad, ayant probablement considéré que l’Iran, aux prises avec sa propre crise de virus, ne représentait plus une menace immédiate pour la sécurité d’Israël, s’est profondément impliqué dans la lutte d’Israël contre la pandémie [1]. Plus globalement, le gouvernement israélien n’a pas hésité à confier aux institutions de sécurité nationale, une part croissante des problèmes de santé publique.

Ainsi, les mesures prises comprenaient un recours sans précédent au Service de Sécurité Intérieure, le Shin Bet, afin d’utiliser une technologie de surveillance pour suivre les personnes infectées. Fin mars, les informations personnelles d’une dizaine de patients porteurs du virus ont été égarées [2], il a fallu faire appel à l’unité d’élite des forces spéciales d’Israël, Sayeret Matkal, pour tenter de les retrouver. De même, l’unité 8200, service de l’armée, responsable du renseignement d’origine électromagnétique et du décryptage de codes, a été sollicité pour aider le ministère de la Santé à collecter et à analyser les informations relatives au virus.

Pour Ehud Eiran, chercheur à l’université de Haïfa et ex-assistant au Belfer Center for Science and International Affairs de Harvard « la crise en Israël et la manière dont elle a été formulée par l’élite politique et une partie des médias, a renforcé l’identité traditionnelle d’Israël en tant que société conflictuelle (…) qui fait confiance à son appareil de sécurité et qui idolâtre la technologie malgré les effets potentiellement négatifs sur les libertés civiles. » Le coronavirus est ainsi considéré comme une menace pour la sécurité nationale et pas simplement comme un problème de santé publique. En France, le Président Macron n’a pas hésité, lors de son allocution télévisée du 16 mars dernier, à parler de menace grave qui affecte le pays. A six reprises, il a utilisé l’expression de guerre, adoptant un ton martial, « visant à sonner la "mobilisation générale" contre "un ennemi "invisible, insaisissable [3] ». De même, Netanyahu a décrit les efforts d’Israël pour contenir le coronavirus comme « une guerre avec un ennemi invisible, le virus », et le ministre de la défense, Naftali Bennet a qualifié la pandémie de « première guerre de Corona d’Israël ». Ainsi, on note qu’aussi bien en France qu’en Israël, la sécurité est un acte de langage, en ce sens qu’un problème devient une menace chaque fois qu’un acteur, si possible situé au plus haut de la hiérarchie de la décision politique, déclare qu’il s’agit d’une question de sécurité nationale.

Pour l’École de Copenhague des études sur la sécurité, qui a développé la théorie de la sécuritisation, les problèmes de sécurité n’existent pas seulement en tant que faits objectifs mais peuvent être également définis comme une menace par les responsables politiques. En étiquetant l’épidémie comme une menace majeure, qui doit donc relever de la sécurité nationale, le problème est dramatisé et, à ce titre, il doit être considéré comme une priorité suprême qui justifie le recours à des mesures extraordinaires pour la gérer. En mars dernier, le ministère de la Défense israélienne a publié un document officiel intitulé "Un plan national Corona pour Israël". Ce plan indiquait que « la pandémie est une combinaison de médecine et de guerre, aussi, comme en temps de guerre « des décisions doivent être prises, des risques doivent être pris (…). L’état d’esprit de la guerre est très différent de l’état d’esprit de la médecine ».

Une question se pose. Les moyens extraordinaires employés pour faire face à la menace pour assurer la sécurité pourraient conduire à une érosion des normes démocratiques. Les pouvoirs de surveillance accordés au Shin Bet pour suivre les porteurs du virus pourraient être utilisées à d’autres fins après la fin de la pandémie. Le mesures prises pour faire face à la crise pourraient renforcer la capacité répressive des pouvoirs publics. Concernant notre pays, le 17 avril dernier le New York Times titrait : « La France pèse son amour de la liberté dans la lutte contre le coronavirus. » Et en sous-titre : « Les Français envisagent avec prudence le suivi numérique, qui s’est révélé efficace en Asie. Mais un pays qui accorde autant de prix à la liberté personnelle et à la vie privée peut-il l’accepter ? »

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Le Professeur Gilbert Benhayoun est le président du groupe d’Aix -qui travaille sur les dimensions économiques d’un accord entre Israël et les Territoires palestiniens- qui comprend des économistes palestiniens, israéliens et internationaux, des universitaires, des experts et des politiques. Son premier document, en 2004, proposait une feuille de route économique, depuis de nombreux documents ont été réalisés, sur toutes les grandes questions, notamment le statut de Jérusalem ou le dossier des réfugiés, chaque fois des réponses sont apportées.

[1New York Times, 12 avril 2020

[2(Yedioth Aharonoth du 26 mars 2020)

[3Le Monde 17 mars 2020

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