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Espagne : un pays en pleine urgence sociale

mercredi 27 février 2013

Un chômage record en Europe, l’ancien trésorier du parti au pouvoir mis en examen pour « blanchiment d’argent » et « fraude fiscale », une monarchie rattrapée par les affaires, sur fond de cure d’austérité imposée par le gouvernement sous la pression de la troïka (Union européenne, Banque centrale européenne, FMI) : au lieu de célébrer le 32e anniversaire du coup d’Etat militaire manqué du 23 février 1981, ce sont des sentiments d’injustice et de révolte qu’ont exprimé des dizaines de milliers de manifestants samedi dernier dans les plus grandes villes d’Espagne.

« Mariano, imite le pape » : cette phrase, à l’adresse du Premier ministre Mariano Rajoy, a retenti samedi 23 février dans 16 villes d’Espagne (Madrid, Barcelone, Valence, La Corogne, Séville ou encore Bilbao), où des marées humaines citoyennes ont défilé contre un ennemi commun, le gouvernement, sur un thème commun : « Contre les coupures budgétaires et pour une véritable démocratie ». En cause, la politique d’austérité menée depuis un an par le gouvernement de droite de Mariano Rajoy, sous la pression de la troïka (Union européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international), qui doit permettre d’économiser 150 Mds€ d’ici 2014. Une cure d’austérité imposée dont les conséquences sont désastreuses dans un pays en récession où tous les voyants sociaux sont au rouge, avec notamment un chômage qui culmine à 26% de la population active, un triste record en Europe. Un sentiment de révolte exacerbé par l’aide européenne de 41 Mds€ aux banques ibériques, que les Espagnols considèrent comme une injustice.
Signe de ce désarroi et de cette urgence sociale grandissante, le choix de cette date du 23 février 2013 pour investir les rues de la péninsule. Cette journée de samedi marquait en effet le 32e anniversaire du coup d’Etat du 23 febrero 1981 perpétré par des officiers de l’armée, où un groupe de gardes civils, filmé par la télévision espagnole, avait pris d’assaut le congrès des députés à Madrid au moment de l’élection de Leopolo Calvo Sotelo, membre de l’Union de centre démocratique (UCD), à la présidence du gouvernement espagnol. Lors de cet épisode majeur de la transition démocratique espagnole, le roi Juan Carlos était apparu comme un rempart de la démocratie. Il n’en est rien aujourd’hui et lui aussi figure au banc des accusés.

Un ras-le-bol qui n’épargne plus la Maison royale

Car dans une Espagne engluée dans la crise, les affaires de corruption n’épargnent pas la monarchie jusque-là tenue pour intouchable. Le gendre du roi Juan Carlos, Iñaki Urdangarin était ainsi interrogé samedi par un juge des Baléares dans une enquête sur le détournement de millions d’euros d’argent public. Dans le même temps, à Valence, 3e ville du pays (814 000 habitants au recensement de 2009), les manifestants scandaient : « Tous les corrompus en prison et mis en fourrière à commencer par le président [Mariano Rajoy] ». On pouvait aussi entendre des slogans contre la monarchie et d’autres en faveur de la République, alors que les drapeaux républicains rouge, jaune et violet flottaient dans les cortèges. Le malaise est si profond que la Maison royale avait été contrainte, vendredi, de publier un démenti face à des rumeurs sur une éventuelle abdication du roi, âgé de 75 ans.
Dans la société espagnole, le désarroi semble aujourd’hui total comme l’illustrent ces témoignages recueillis dans les rues de Madrid par nos confrères d’« El Pais ». « Le 23 février 1981, j’ai eu très peur parce que je pensais qu’allaient revenir les franquistes. Aujourd’hui, j’ai peur que la situation continue d’empirer et que mes enfants ne parviennent pas à trouver du travail », résume Manuel, 66 ans. Et Felipe Ruiz, 72 ans, d’analyser : « Alors que c’était un coup d’Etat militaire, c’est un coup d’Etat économique et social. Ce gouvernement a balayé tout ce que nous avons réalisé avec la démocratie. Nous souffrons beaucoup et nous devons sortir dans la rue et protester contre les coupures budgétaires et la corruption et ce nom que le Parte Popular est maintenant incapable de prononcer : "Bár-ce-nas". »

L’ancien trésorier du Parte Popular en pleine tourmente judiciaire

Luis Bárcenas n’est autre que l’ancien trésorier du Parte Popular (Droite), le parti du Premier ministre espagnol Mariano Rajoy, un poste qu’il a occupé durant près de 20 ans. Il est aujourd’hui mis en examen pour « blanchiment d’argent » et « fraude fiscale » par l’Audience nationale espagnole, à Madrid. C’est entre 1998 et 2007 que se seraient déroulées ses activités frauduleuses. Des pages de ses supposés carnets, où aurait été consignée la trésorerie du parti, ont été publiées par le quotidien « El Pais », le 31 janvier dernier. Le juge Pablo Ruz a par ailleurs appris, à la suite d’une commission rogatoire, que Bárcenas a détenu des millions d’euros sur un compte suisse, dont la provenance est… injustifiée.
Lors de sa comparution ce lundi 26 février devant un juge, l’ex-trésorier aurait reconnu avoir accumulé jusqu’à 30 M€ sur plusieurs comptes en Suisse. Les enquêteurs savaient déjà qu’en 2007, il détenait 22 M€ sur un compte de la Dresdner Bank de Genève, comme le rappelle le journal suisse « Le Temps ». Deux ans plus tard, cette somme a chuté à quelque 11 M€. Et le juge de soupçonner Luis Bárcenas d’avoir certainement « blanchi » l’autre moitié, en profitant de l’amnistie fiscale décrétée en 2011… par le gouvernement Rajoy.

Des cortèges qui rassemblent toutes les couches de la société espagnole

Toujours est-il que l’ancien trésorier du PP aurait eu lundi toutes les peines du monde à expliquer l’origine de l’argent déposé sur des comptes suisses. « Le Temps » avance que selon ses dires il s’agirait de « bénéfices obtenus grâce à des plus-values dégagées dans diverses activités ». Mais si l’UDEF, une section policière espagnole spécialisée dans la délinquance économique, indique que 2,5 M€ peuvent être justifiés entre 2005 et 2008 « du fait de mouvements boursiers », ainsi que pour 282 474 € qui sont le « fruit d’opérations immobilières », le compte n’y est pas, loin s’en faut. Et les enquêteurs d’en conclure que le reste de l’argent n’a pas d’origine justifiée, et d’y déceler donc des traces de financement occulte.
Dans ce contexte, les sentiments d’injustice et révolte touchent aujourd’hui toutes les couches de la société espagnole, comme en témoignent la composition hétéroclite du cortège madrilène de samedi dernier, où se côtoyaient médecins, enseignants, pompiers, des mineurs du Nord de l’Espagne concernés par les prêts hypothécaires privilégiés et abusifs, écologistes, groupes de la mouvance des indignés, des jeunes, des retraités ou encore des représentants des partis politiques comme Izquierda unida (La Gauche Unie) ou Equo, un nouveau parti politique qui milite pour le développement durable, la démocratie participative, la justice sociale, l’égalité et les droits humains. Avec un dernier chiffre qui démontre à lui seul l’urgence sociale dans laquelle se trouve aujourd’hui l’Espagne : comme le souligne « El Pais », le nombre de manifestations à Madrid, dix demi-journées, a augmenté de 74% en 2012 par rapport à l’année précédente.

Andoni CARVALHO

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