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La Bibliothèque Méditerranéenne de Mireille : Entretien avec Alaa El Aswany pour la sortie de son livre "Extrémisme religieux et dictature, les deux faces d’un malheur historique"

dimanche 26 octobre 2014

Dans une série d’articles écrits et publiés en Égypte, Alaa El Aswany, dresse le tableau des effets de la religion sur la vie quotidienne de ses compatriotes. Observateur engagé dans les bouleversements sociaux de son pays, il explique comment la mauvaise interprétation de la religion qui pousse vers le fascisme religieux est très proche de la montée de la dictature. « Extrémisme religieux et Dictature » sont les deux faces d’un même malheur historique et, depuis plus de trente ans, les Égyptiens (et avec eux tous les peuples arabes) sont acculés face à ce dilemme : impossible sans démocratie d’en finir avec le fascisme religieux, impossible de bâtir la démocratie sans mettre fin au fascisme religieux. C’est cette problématique majeure qui est sous-entendue (et l’on espère entendue par le plus grand nombre !) dans ses chroniques. La démocratie est la solution.
Rencontrer Alaa El Aswany, c’est croiser une force de la nature. Puissant, carré comme peuvent l’être ses propos. C’est un lutteur qui entre en piste pour défendre fermement ses convictions. Mais dans l’intimité d’une conversation, le Cairote, une cigarette toujours au bout des doigts, livre alors son humanité, ses émotions, ses doutes d’écrivain et sa gratitude envers ses lecteurs dont il avoue avoir attendu pendant vingt ans la reconnaissance avant le succès international de « L’Immeuble Yacoubian ». Conversation avec Alaa El Aswany.

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Alaa El Aswany était à Marseille pour la sortie de l’édition française de son livre "Extrémisme religieux et dictature, les deux faces d’un malheur historique" (Photo Philippe Maillé)

Deux livres ont été publiés en France à partir de vos chroniques : "Extrémisme religieux et Dictature" qui vient de paraître et "Chroniques de la Révolution égyptienne" paru l’année dernière, vous définissez-vous comme un écrivain engagé et ne craignez-vous pas que vos lecteurs confondent l’observateur et le romancier ?

Je préfère dire que c’est l’écriture qui est engagée. L’écriture est une défense littéraire des valeurs humaines. C’est à la littérature de présenter l’humain, c’est ce que j’essaye de faire, je veux dire d’expliquer l’humain. Vous savez la littérature est très liée à la vie et je ne vois pas la littérature séparée de ce qui se passe en Égypte où la société passe par des changements très durs, très compliqués. Les gens me connaissent avant tout comme romancier et c’est ce que je suis, c’est ma vie. Mais qu’est ce que cela veut dire être un romancier ? Moi je pense que c’est un artiste engagé pour la défense des valeurs humaines. Si un romancier n’est pas capable, dans son propre pays, d’expliquer comment les gens souffrent alors il n’est pas romancier.

Ces chroniques, qui étaient publiées au Caire et au Liban simultanément puis dans la presse internationale, ne risquent-elles pas de donner une image négative de l’Égypte et peuvent-elles influencer leur lecteur ?
On doit lire la littérature comme une indication de ce qui se passe, pas comme une conclusion. La littérature n’est pas objective, elle ne représente pas toute la société. Une fiction n’est pas une étude sociologique. J’ai présenté des aspects négatifs de la société égyptienne parce c’est mon devoir. C’est la nature de la littérature. Quand j’ai écrit ces chroniques, j’utilisais toujours une part de fiction. Je pense que souvent la fiction est plus capable d’influencer le lecteur que l’analyse scientifique ou politique.

Dans vos livres, et à chaque occasion qui vous est donnée, vous ne cessez de lutter contre « la mauvaise interprétation de la religion » qui serait la source même du terrorisme …
Je dois dire que vraiment on doit discuter de tout cela parce qu’il y a des préjugés des deux côtés. Il faut faire la différence entre l’interprétation de la religion et la religion elle-même. L’Islam n’est pas une religion plus violente que les autres mais l’Islam politique, c’est du fascisme. La religion ne doit jamais être utilisée au niveau politique, c’est la leçon de l’Histoire. L’État doit être un État civil, en dehors de toute religion. On a vu comment les Frères Musulmans par exemple ont utilisé la religion islamique pour arriver au pouvoir et ce que cela a donné.

L’Égypte avait pourtant sa propre interprétation de l’Islam, différente de celle d’autres pays arabes et qui aurait pu la protéger de cette montée de l’Islam extrémiste et de ses dérives fascistes ?
En Égypte, on a eu une interprétation de l’Islam qui a libéré l’esprit égyptien de toutes les barrières et de tout extrémisme. C’est l’imam, grand penseur, Muhammad Abduh (1849-1905) qui a donné une interprétation moderne de l’Islam, très ouverte, défendant la démocratie et les droits de la femme. Et l’Égypte a fait des progrès incroyables au niveau de la société civile du fait de cette interprétation. La femme était presque toujours en première position : 1ère femme au parlement, 1ère au gouvernement. En 1933, tout le pays a fêté Lotfia El Nadi, 1ère femme pilote de ligne égyptienne (et 2e au monde). En Égypte jusqu’à la fin des années 1970, la religion était séparée de l’État mais n’était pas séparée de la société. Après les années 70 et depuis, nous devons faire face au wahhabisme saoudien, une interprétation de l’Islam fermée, violente, antiféministe, antidémocratique et poussant au fascisme. Si vous êtes wahhabites, vous êtes une bombe qui attend l’étincelle. L’idéologie des wahhabites, c’est le terrorisme.

Peut-être plus encore parce que vous êtes écrivain et que les mots sont importants, vous n’avez de cesse non plus de combatte les généralités, les termes collectifs ?
Je ne me sens pas à l’aise avec les collectifs comme les arabes, les musulmans, les occidentaux, etc. C’est une simplification qui amène à des conclusions incorrectes. Il faut penser aux gens comme des êtres individuels et pas comme collectif. Le concept de la responsabilité collective est très dangereux, il n’est pas civilisé. C’est du terrorisme. Et on ne doit pas répondre avec le même raisonnement : tous les occidentaux sont responsables des méfaits en Irak ou tous les arabes et tous les musulmans sont responsables de l’État Islamique. Moi je suis musulman et je n’en suis pas responsable et je ne dois pas l’être. Sinon c’est approuver le raisonnement du terrorisme qui pense que tous les occidentaux sont collectivement responsables de ce qui est a été fait en Irak et qu’à ce titre ils doivent tous être punis.

Vous avez participé activement à la révolution égyptienne, pensez-vous que la littérature en général et vos livres en particulier peuvent aider la démocratie en Égypte ?
Oui parce que le combat est aussi culturel. Nous luttons pour un changement humain dans tous les domaines et aussi évidemment pour les droits des femmes. Je suis optimiste parce que ce changement est irréversible. L’histoire montre qu’après une révolution, il y a une vague de création très forte dans la littérature mais aussi le cinéma, etc. Je suis lu et apprécié par les lecteurs du monde arabe. Mais vous savez quand vous écrivez dans l’arabe classique, alors vous avez des lecteurs dans 22 pays. Bon je suis quand même interdit au Qatar, au Koweït et en Arabie Saoudite. Les fascistes religieux détestent ce que j’écris parce qu’ils m’accusent d’être contre l’Islam ce qui n’est pas vrai mais ils pensent qu’ils sont l’Islam et ils ne permettent à personne d’avoir une opinion différente. C’est cela que l’on appelle le fascisme. La révolution égyptienne représente la victoire de l’Islam moderne égyptien. Mais la révolution est un changement humain qui demande du temps. Vous voyez, la révolution ce n’est pas un point, c’est une ligne.

Selon vous, un personnage littéraire est la conjonction entre un personnage réel et un personnage imaginaire. Finalement n’est-ce pas la démocratie le personnage principal de toute votre œuvre ?
Absolument ou, plutôt, le manque de démocratie. La société souffre à cause du manque de démocratie. Vous savez les conséquences humaines de la dictature sont beaucoup plus graves et plus terribles que les conséquences politiques. C’est aussi ce qui m’inspire, j’essaye d’être la voix de ceux qui ne sont pas entendus. En Égypte, la révolution n’a jamais été au pouvoir mais l’esprit révolutionnaire est toujours présent et … la démocratie est la solution.

Vous parlez remarquablement bien français, la francophonie est importante pour vous ? S’inscrit-elle dans une culture méditerranéenne ?
La francophonie en Égypte est une tradition à la fois culturelle et sociale. C’est un élément essentiel de ma culture et de ma vie. Je suis francophone et francophile. Le français est une ouverture. Il y a la France que j’aime, je parle de la culture française. Autour de la Méditerranée, il y a une culture particulière et très différente. Comme s’il y avait une dimension commune mais si diverse et enrichie des apports de chaque pays, de chaque culture. Mon père est d’Assouan (d’où vient mon nom) mais ma mère d’Alexandrie, la porte ouverte sur la Méditerranée. Quand vous êtes en Italie, à Naples par exemple vous sentez une identité méditerranéenne et quand vous êtes en Espagne ou au Liban aussi. Vous savez tout a commencé en Méditerranée qui a souvent été agitée, souvenez-vous des barbaresques déjà. Mais il y a là une culture et un avenir qui sont immenses.

Reste t-il de la place pour l’humour et le rire dans votre vie ?
Oh oui, je vous assure. D’ailleurs l’humour vient quand les choses ne sont pas comme il faut et rien n’est comme il faut en Égypte ! Et puis vous savez l’humour est aussi une arme contre la dictature et l’extrémisme religieux.

Après vos succès littéraires, traduits en 35 langues, lus dans 100 pays et couronnés de 17 prix littéraires internationaux, que puis-je vous souhaiter ?
Je pense que le rêve d’un écrivain est d’être toujours capable d’écrire. L’enfer pour l’écrivain ce n’est pas être pauvre ou prisonnier, c’est quand il n’est plus capable d’écrire. Alors, vous voyez, c’est que je puisse toujours écrire que vous pouvez me souhaiter.
Propos recueillis par Mireille SANCHEZ

Né en 1957, Alaa El Aswany exerce le métier de dentiste dans le centre du Caire. Son roman « L’Immeuble Yacoubian », porté à l’écran par Marwan Hamed et publié en France par Actes Sud (2006) est devenu un phénomène éditorial international. Depuis le 25 janvier 2011, il est l’un des principaux relais de la révolution égyptienne auprès des médias français. Actes Sud a également publié ses romans « Chicago » (2007), « J’aurais voulu être égyptien » (2009), « Chroniques de la Révolution égyptienne » (2011) et « Automobile Club d’Égypte » (2014).

Alaa El Aswany : « Extrémisme religieux et dictature, les deux faces d’un malheur historique » Traduit de l’arabe par Gilles Gauthier aux Éditions Actes Sud - Parution octobre 2014 - 240 pages - 22 €

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