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La Bibliothèque Méditerranéenne de Mireille : Bâtisseurs de l’oubli, de Nathalie Démoulin

mardi 29 septembre 2015

"La Méditerranée qui n’était qu’un horizon est devenue le cœur même du roman, mare nostrum ou mer partagée, comme on peut la nommer, mais territoire surtout d’une écriture unique, celle d’une civilisation des villes, mais celle aussi des colonisations et des exils."

Bâtisseurs de l’oubli, de Nathalie Démoulin

"Depuis quelques années, le littoral languedocien m’est devenu familier. J’y suis amoureuse d’une ville industrielle et maritime, à la cartographie compliquée par les darses et les passages d’eau, Sète. Elle est née au XVIIe siècle d’une volonté politique : celle de donner un débouché au canal Océan-Méditerranée, d’aménager un havre pour les galères royales. Et presque exactement trois siècles plus tard un autre gouvernement a décidé d’installer non loin d’elle une ville pour estivants, sans pipelines ni quais de décharge, La Grande-Motte. Mission a été confiée à un architecte d’y inventer un urbanisme du soleil et c’est sur le site sacré de Teotihuacán, au Mexique, où sont les pyramides du soleil et de la lune, que Jean Balladur a trouvé son inspiration. Dans ce territoire, je rêvais un personnage, un de ces entrepreneurs en bâtiment qui ont travaillé avec acharnement depuis les années 1960 pour radicalement transformer ce fragile littoral désormais à la merci de la montée des eaux. Mais le temps du roman s’est soudain creusé lorsque j’ai appris qu’entre La Grande- Motte et Sète les archéologues avaient exhumé les fondations d’une cité étrusque, édifiée à l’âge du bronze, Lattara. La Méditerranée qui n’était qu’un horizon est devenue le cœur même du roman, mare nostrum ou mer partagée, comme on peut la nommer, mais territoire surtout d’une écriture unique, celle d’une civilisation des villes, mais celle aussi des colonisations et des exils.
En faisant du personnage de Marc Barca un pied-noir débarqué en métropole en mai 1962, j’ai construit l’écho mélancolique à la destinée des Étrusques chassés de leur ville, bâtisseurs dont les œuvres sont tombées dans l’oubli jusqu’à ce que la naissance de cités nouvelles en exhume les vestiges, infrangible mémoire des bannis
", raconte Nathalie Démoulin. Bâtisseurs de l’oubli est tout à la fois un roman d’aventure urbaine ou un récit romanesque mêlant des terres et des hommes tout à tour gagnant sur la mer ou engloutis par elle. Des villes : Sète, d’abord, puis La Grande Motte. Utopie du divertissement à la faveur de cette urbanisation importante fin années 70, une ville enfouie sous les eaux, la Tara ville créée par des navigateurs qui avaient besoin d’un comptoir commercial. Un personnage Marc Barca, 60 ans environ, qui décide de créer un nouveau monde en tant qu’entrepreneur en bâtiment des villes jamais imaginées ailleurs. C’est un bâtisseur de villes. C’est l’histoire d’une folie urbanistique hors du commun, celle d’un visionnaire fou qui bâtit son rêve de béton sur une terre alors inhospitalière aux hommes, une terre faite d’eau. De son écriture exigeante, l’auteur donne vie à Marc Barca dit "Le Mama", constructeur boulimique, exalté menant ses chantiers comme un guerrier, élevant ses immeubles jusqu’au bleu du ciel et tentant d’enfouir son propre passé et ses failles géantes dans ces fondations bâties sur des terres mouvantes. Toutes les vies s’écrivent sur du sable, ne reste que l’oubli ?
Extrait : "Et le voici ce paysage des lendemains de fin du monde, entre Saint-Gilles et Lunel, ce trente et un décembre deux mille douze. Le ciel plus que tout sur une assise de terre arasée, qu’on croirait mâchée tant elle est brune, hérissée de chicots irréguliers qui sont tantôt un arbre, tantôt une bâtisse sans destination évidente, peut-être une ferme mais alors sans troupeau et par grand vent. Bientôt il y aura des vignes, des plants de part et d’autre de la route de la mer, du muscat blanc à petits grains, seul cépage admis sur ces plaines alluviales. Si nous avions pris l’autoroute A9 au lieu de la nationale 113, un panneau nous aurait signalé que nous suivons le tracé de la via Domitia, route militaire voulue au IIe siècle avant Jésus-Christ par l’occupant romain de cette Gaule transalpine dont Tite-Live évoque avec mépris la rudesse des indigènes. En fait de route, ça n’était alors qu’un damage de terre battue qu’empruntaient garnisons et marchands, chemin colonial effaçant des sentiers plus anciens quoique jamais nommés par la littérature, biffant le pas des éléphants puisqu’il semble qu’Hannibal ait suivi cette voie lorsque, quittant l’Ibérie pour attaquer Rome, il fit longer les étangs de cette côte méditerranéenne par son armée - trente-huit mille hommes, huit mille chevaux, autant de mulets et trente-sept éléphants de guerre. C’étaient, disent les historiens, des bêtes de taille modeste, animaux des forêts du Maghreb dont la taille au garrot ne dépassait pas trois mètres. Ils impressionnèrent si fort les riverains des chemins et des gués que certains en gravèrent l’image sur la pierre, dans un geste proche de celui des premiers hommes. Il faut les imaginer sur cette plaine facilement inondée, pataugeant dans le limon et humant de loin le grand fleuve, le Rhône que leurs cornacs leur firent traverser sur des radeaux. Il faut la rêver cette savane, complantée de calâmes et de pins parasols, dépouillée de ses entrepôts, de ses parkings, des ronds-points innombrables qui desservent la route des plages et ces chaussées vicinales vite perdues dans les marais, en culs-de-sac étouffants où le roseau dressé comme un mur interdit de voir devant soi. Entendre ces sons mêlés, la langue africaine des dresseurs d’éléphants, les idiomes gaulois qui ne survécurent pas, le battement sourd de milliers de sabots remuant cette terre meuble. Combien de fois mon beau-père ne m’a-t-il détaillé ces tableaux, lui qui s’obsède d’Hannibal, lui qui s’appelle Barca, comme le guerrier de Carthage ? Et parce qu’un jour, dans les fondations d’un chantier, à Lattes, ses ouvriers avaient déterré un ensemble de tessons, bris de céramiques ornées de figures noires, nous avions passé tout un dimanche, mon beau-père, Hélène ma mère et moi, à ratisser la place à la truelle et au tamis, dans l’espoir de je ne sais quel trésor. Une défense d’éléphant ? Parce qu’ils périrent à mesure de l’avancée vers le nord, ces grands pachydermes susceptibles, et à la fin Tite-Live raconte qu’il n’en restait qu’un, dont Hannibal usait comme monture et qui n’effrayait plus, les fantassins romains ayant appris comment frapper de leurs lances ces vivantes machines et les retourner sur les barbares. Contre toute vraisemblance, Marc Barca, dit le Marna, voulait croire qu’il y avait là, sur cet isthme artificiel, tertre de sable voulu par les hommes entre la Méditerranée et l’étang de l’Or pour y bâtir leurs villes nouvelles, une tombe d’éléphant."
L’auteure : Née en 1968 à Besançon, Nathalie Démoulin est l’auteure de trois romans publiés aux éditions du Rouergue : Après la forêt (2005), Ton nom argentin (2007) et La Grande Bleue (2012 ; Grand Prix de la ville de Saint-Étienne 2012).

Mireille SANCHEZ

"Bâtisseurs de l’oubli" de Nathalie Démoulin - Éditions Actes Sud - 208 pages-18,80€

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