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La Bibliothèque de Mireille : "Belle-fille" de Tatiana Vialle

vendredi 22 février 2019

Belle-fille est le récit romancé de Tatiana Vialle qui consacre son premier livre à Jean Carmet, monstre sacré du cinéma français et qui fut son beau-père.


« J’ai retrouvé une photo de ces années-là. C’est une photo en noir et blanc, nous y figurons tous les trois, Olga, toi et moi. Assis au centre sur la moquette blanche, tu regardes droit dans l’objectif avec une sorte de détermination joyeuse dans les yeux. À genoux à côté de toi, indifférente au photographe, j’ai le visage tourné vers le chat que tu tiens dans tes bras. Sur la gauche de la photo, adossée à des coussins, Olga sourit, la tête renversée en arrière. Au premier plan trône Oxana, le vieux berger belge et son museau blanchi. Derrière nous, le paysage lacustre de la tapisserie d’Aubusson. Je détaille la jeune fille agenouillée à tes côtés, vêtue d’une blouse blanche brodée et d’un jean. Elle a le regard songeur. Je me demande à quoi elle pense, ce dont elle rêve. Je l’ai perdue de vue. »

Avec Belle-fille, Tatiana Vialle signe un récit romancé adressé à celui qui fut son beau-père. Triés, sélectionnés, passés au filtre de la mémoire et de l’imagination, les souvenirs, lorsqu’on les couche sur le papier, prennent une dimension fictionnelle… D’une écriture aérienne, elle livre le portrait sensible d’un monstre sacré du cinéma et celui d’une femme courageuse qui n’a eu de cesse de se réinventer une famille. Une lettre en forme d’hommage qui interroge la figure paternelle. Un récit sensible qui s’inscrit dans la collection "Les Affranchis" qui fait cette demande à l’auteur : "Écrivez la lettre que vous n’avez jamais écrite". Exercice littéraire réussie pour l’auteur de Belle-fille qui nous invite à une ballade suspendue sur le fil ténu entre fiction et véracité, entre souvenirs et hommage à une figure paternelle.

Mireille SANCHEZ

Extrait :
Tu es entré dans ma vie par effraction. J’avais quatre ans, peut-être cinq, et je t’ai immédiatement détesté.
C’est le matin, j’entends la porte de l’appartement se refermer doucement. Tu es parti ! Je me glisse hors de mon lit et je vais sur la pointe des pieds jusqu’à la porte vitrée du salon qui est aussi la chambre d’Olga, ma mère. Les volets fermés laissent passer suffisamment de lumière pour que je distingue son visage. Tournée vers le paysage de la tapisserie d’Aubusson qui couvre les murs autour de son lit, elle dort. Le soir, elle chante dans un cabaret, elle s’est couchée tard, je ne dois pas la réveiller. Je retourne dans ma chambre.
L’appartement est neuf, acheté sur plans. Un petit immeuble moderne et modeste de la banlieue parisienne construit sur un terrain en pente, deux bâtiments de trois étages, deux appartements sur chaque palier, les rez-de-chaussée ont des jardins privatifs.
L’entrée distribue quatre pièces : la salle de bains et ma chambre sur la gauche, en face la cuisine et à droite le salon ou plutôt le living, comme on dit à l’époque. Et comme nous habitons au rez-de-chaussée, nous avons un jardin.
Je m’habille. Je mets la jupe plissée écossaise que je m’obstine à porter tous les jours. Je joue un peu avec le chat. Je voudrais qu’il grimpe sur la petite échelle recouverte de velours rouge qui me permet d’accéder à la maison de poupées installée en haut de l’armoire. Je m’imagine dompteuse de félins, présentant à la foule ébahie ma créature en costume de lumière : Pouchkine, un chat de cirque. L’animal refuse de grimper plus haut que le deuxième barreau. Je le tire, il résiste. Je le pousse, il se raidit. Je m’entête, il s’arc-boute toutes griffes dehors. Je renonce.
Je m’ennuie.
Enfin on sonne à la porte, je me précipite. C’est toi ! Tu reviens avec des croissants, comme si tu n’avais pas dormi là. Je sais que cette comédie m’est destinée. Je m’interroge mais je ne pose pas de questions. De toute façon les adultes ne répondent jamais.

"Belle-fille", de Tatiana Vialle. Éditions NiL.160 p. 12 €.

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