Retrouvez-nous sur :  
Suivre la vie du site
DestiMed
L’info des deux rives

Accueil > Culture > Littérature > La Bibliothèque de Mireille : "La Bibliothèque enchantée", de Mohammad (...)

< >

La Bibliothèque de Mireille : "La Bibliothèque enchantée", de Mohammad Rabie

dimanche 13 janvier 2019

La Bibliothèque enchantée de Mohammad Rabie nous enchante, nous ravie, nous transporte au cœur des livres où des hommes vivent, ceux qui les écrivent, ceux qui les lisent et ceux, précieux, qui les gardent…


Chaher, jeune fonctionnaire du ministère des "Biens de mainmorte", se voit confier une mission inhabituelle : rédiger pour la forme un rapport sur une bibliothèque oubliée du Caire que l’État veut raser pour faire passer une nouvelle ligne de métro. Il se décide pourtant à mener sérieusement son enquête et, peu à peu, tout un monde mystérieux et labyrinthique s’ouvre à lui dans cette bâtisse délabrée et poussiéreuse où les ouvrages sont entassés sans cotation ni indexation et où l’on trouve des traductions dans toutes les langues imaginables. Fasciné par l’étrange bibliothèque, il ne l’est pas moins par la poignée d’originaux qui la fréquentent, comme Ali, célèbre traducteur ayant perdu toute foi en son métier, ou "Jean le copiste", homme mutique ayant passé sa vie à photographier des livres page après page et, surtout, Sayyid, vieil intellectuel nihiliste, cynique et truculent, qui connaît la bibliothèque comme sa poche mais n’est pas prompt à divulguer ses secrets. Dans ce roman, l’Égyptien Mohammad Rabie tisse d’une main de maître une double trame narrative où la voix du jeune fonctionnaire, Chaher, alterne avec celle de Sayyid. Les bibliothèques, vieilles dames très âgées, sont des lieux magiques, souvent muses inspiratrices de quelques écrivains qui aiment à s’y attarder. Entre silences, bruissement des pages tournées ou bruit sourd du livre reposé sur une étagère, pas ou murmures feutrés, bien des intrigues y sont nées. Elles sont à l’origine d’œuvres majeures, inoubliables. A son tour le roman de Mohammad Rabie y trouve sa place pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.

Mireille SANCHEZ

Extrait :
Entre le premier visiteur de la journée. Un homme d’une soixantaine d’années qui me scrute d’un drôle de regard, l’air de se demander qui peut bien être cet individu. Il pénètre dans l’appartement et disparaît à l’intérieur d’une pièce. Bien, je rédigerai un rapport dans lequel je recommanderai de conserver cette bibliothèque parce qu’un certain M. Pruneau, qui vient de passer devant moi, la fréquente, et que cet homme suffit à justifier son existence ! Mon intérêt s’est évanoui, toute cette histoire est proprement absurde. La direction générale* des Biens de mainmorte paie les salaires du personnel de la bibliothèque et règle ses dépenses d’eau, d’électricité et de téléphone, rien de plus. L’endroit est absent de la carte du développement, si développement il y a. La direction générale ne fournit aucun livre à la bibliothèque – il n’y a pas de budget consacré à l’achat de nouveaux ouvrages –, elle est complètement délaissée. En montant au deuxième étage, je vois d’énormes fauteuils en cuir sur le palier et une porte d’appartement menant à des rayonnages couverts de livres. Je grimpe jusqu’en haut de l’édifice. Partout le même spectacle. Je me dis que le propriétaire de la bibliothèque devait être bien pressé pour ne pas avoir songé à une architecture spécifique. Il s’est contenté de bâtir un immeuble ordinaire, puis d’y entreposer des livres. Peut-être découvrirai-je quelque chose sur le mystère de cette architecture “bibliothécale” dans le dossier que j’ai récupéré… Les cinq étages m’ont laissé pantelant. Appuyé contre la balustrade, je contemple le vide en bas de l’escalier. L’employé est assis à son bureau, occupé à feuilleter un document. Je le regarde tourner les pages, lire quelques lignes, puis prendre des notes. Est-ce qu’il vérifie les comptes avant de me les présenter ? Il me prend pour un inspecteur de la direction générale ! Il doit maudire cette matinée de malheur. Une pensée vicieuse me traverse l’esprit : Laissons-le avec son angoisse, celle-ci donne parfois d’heureux résultats.
Par endroits, le marbre des marches est craquelé. Il y a même un palier où des dalles sont cassées ; certaines ont été remplacées par une dalle neuve, jaune et poussiéreuse, qui a l’air d’une intruse à côté du vieux marbre blanc. Ailleurs, une unique dalle blanche recouvre tout un palier ; un grand carré dont on a égalisé les bords avant de le poser. Était-ce lourd ? Comment a-t-on monté ce bloc de marbre jusqu’ici ? Les marches sont bien conservées, leur tranche n’est pas rongée comme je l’observe souvent dans les vieux immeubles du centre-ville. Toutefois elles semblent anciennes, leur couleur est devenue grisâtre, ou blanc sale. Je tente vainement de distinguer des ornements aux plafonds et sur les murs. L’homme qui a bâti cet édifice a peut-être négligé détails et fioritures par souci d’économie ; il a privilégié la qualité de la construction.
Je descends l’escalier d’un pas traînant, avant de pénétrer dans l’appartement du quatrième étage pour me promener à nouveau entre les rayons. Je repère un livre sur la poésie préislamique, puis un volume regroupant des numéros de la revue Tout – les gens d’autrefois avaient une vision tellement étriquée qu’on pouvait donner un nom pareil à une publication ! Pour la première fois, je trouve un livre en français, et même deux, puis un autre dans une langue que je ne connais pas. Il y a des dizaines de livres en langues étrangères.
Je suis attiré par les ouvrages de grand format. En voici un qui dépasse. Je l’extrais du rayon. C’est un livre d’anatomie humaine avec des dessins minutieux des organes. J’ignore dans quelle mesure ils sont exacts. Comparés aux planches d’anatomie en couleur que j’ai pu voir jusque là, ils semblent naïfs. Ils sont tracés à l’encre noire. La typographie est moderne, le livre est sorti d’une presse numérique, sur papier glacé, mais les illustrations ont l’air de surgir d’une autre époque. Je ne comprends pas comment les deux peuvent s’accorder. Je tente de lire ce qui est écrit ; je ne parviens même pas à distinguer de quelle langue il s’agit. L’alphabet est latin, tout à fait familier, pourtant je n’arrive pas à déchiffrer un seul mot. Je me dis que ce doit être un ouvrage retraçant l’histoire des illustrations anatomiques – ces œuvres de Léonard de Vinci qui prêtent à rire de nos jours. L’homme était certes un dessinateur fort talentueux, mais il reproduisait des choses auxquelles il n’entendait rien. Il dessinait le corps humain sans l’avoir examiné, ni disséqué ; il ne taillait pas dans la peau pour voir ce qu’il y avait dessous. Doté d’une imagination légendaire, il se contentait de la coucher sur le papier, d’un trait précis et virtuose, et d’ébahir ainsi son entourage. En feuilletant l’ouvrage, je tombe sur une planche de Léonard représentant les organes génitaux de l’homme et de la femme. On y voit clairement un ligament reliant le sexe masculin à la colonne vertébrale. Je continue à tourner les pages. Je trouve une planche figurant plusieurs organes accolés à l’intérieur du crâne, au lieu d’un seul cerveau. Je remets le livre à sa place.
Je redescends au rez-de-chaussée pour rencontrer le directeur de la bibliothèque. Il faut que je me présente à lui et que je l’informe de ma mission. Je le croise dans l’escalier. Il me demande qui je suis. Je lui tends mon ordre de mission, une vague lettre qui ne dit rien de la nature de celle-ci, mais recommande simplement de m’aider à écrire un rapport sur cette bibliothèque, sans faire la moindre allusion au danger qui la guette. Le personnel de mon département a coutume de visiter les bibliothèques. On consulte les registres, on vérifie le flux des usagers. Globalement, il s’agit d’évaluations de routine. Parfois il faut à peine une heure à l’employé pour re - cueillir les informations qu’il recherche sur un établissement, puis encore une heure pour rédiger son rapport, et le tour est joué. Le rapport est lu par le chef du département et par le directeur général, qui le signent, après quoi on le conserve dans le dossier de la bibliothèque en question. Le directeur ne sait pas encore qu’il va me revoir plusieurs fois et que, pour finir, je rédigerai un rapport qui a priori devrait entraîner la destruction de la bibliothèque. Mais si sa disparition est inéluctable, à quoi bon tout ce tracas ? Ma mission est bien épineuse. Pourquoi a-t-on choisi quelqu’un comme moi pour écrire ce rapport ?

"La Bibliothèque enchantée", de Mohammad Rabie. Traduit de l’arabe (Égypte) par Stéphanie Dujols. Éditions Actes Sud. 176 pages. 19 €.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Signaler un contenu ou un message illicite sur le site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.