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La Bibliothèque de Mireille : "La nuit de noces de Si Béchir", d’Habib Selmi

vendredi 9 août 2019

La nuit de noces de Si Béchir est le dernier roman d’Habib Selmi, et non des moindres ! L’auteur tunisien livre un récit tout en délicatesse se servant de son ironie pour dénoncer l’hypocrisie sociale et d’une grande sensualité pour évoquer l’amour des femmes…


Un village tunisien isolé, en 2011, juste après la chute de la dictature. Béchir et Mustafa, deux amis d’enfance, devisent sous un arbre, non pas des événements de la capitale, qui paraît très lointaine, mais d’une rumeur insistante qui les affecte durement tous les deux : il y a bien longtemps, lors de sa nuit de noces, Béchir, pris de panique, aurait été incapable de déflorer son épouse Mabrouka, et aurait fait appel à Mustafa pour s’épargner la honte de son impuissance et le scandale de ne pouvoir exhiber, comme le veut la tradition, un drap taché de sang, preuve de la virginité de la mariée. Qui a lancé la rumeur ? Pourquoi maintenant ? Est-ce par jalousie, Béchir étant devenu un riche commerçant ? Que s’était-il vraiment passé cette nuit-là ? Qu’en pense Mabrouka, qui lui a donné sept enfants ? Et sa mère, une personne de caractère et de bon sens ? Et la femme de Mustafa, méprisée dans le village à cause de sa peau noire ? Tous les habitants du village focalisent leur attention sur ce scandale qui vient diviser leur petite communauté. Un monde reclus où la “démocratie”, vivement revendiquée dans les grandes villes, a bien du mal à résonner.

Habib Selmi aborde subtilement dans ce roman le tabou de la virginité dans les sociétés arabo-musulmanes. Il s’interroge aussi, avec un humour discret, sur le retentissement d’un événement politique majeur – la chute de la dictature de Ben Ali – dans un milieu paysan replié sur lui-même et marqué à la fois par le culte de la virilité et par la morgue de classe.
L’auteur, né à Kairouan en 1951, agrégé d’arabe, vit et travaille à Paris depuis 1983. Longtemps journaliste, spécialisé dans les rubriques culturelles, il est aujourd’hui professeur de traduction et de langue. Il a déjà publié deux recueils de nouvelles et dix romans, traduits dans plusieurs langues (français, anglais, allemand et italien), qui l’ont placé parmi les meilleurs écrivains tunisiens de langue arabe.
La Nuit de noces de Si Béchir est son dernier roman. L’audace des deux principaux sujets abordés, - le tabou de la virginité et la "démocratie" -, est habilement portée par l’écriture fine et sensuelle de cet écrivain conteur et fabuliste quelque peu narquois. Un très beau texte à lire évidemment !

Mireille SANCHEZ

"La nuit de noces de Si Béchir", d’Habib Selmi. Éditions Actes Sud. 208 p. 21,80 €.

Extrait :

Ils sont assis côte à côte, à quelques empans seulement l’un de l’autre.
Depuis qu’ils sont arrivés, ils ne se sont pas dit un seul mot. De temps en temps, l’un bouge la tête ou se penche pour regarder l’autre à la dérobée, comme s’il cherchait à s’assurer qu’il est toujours là, à côté de lui. Le soleil ne s’est pas encore levé, mais la lumière de l’aurore leur suffit pour pousser le regard au loin, du côté du caroubier dressé à l’autre bout du vaste champ où ils sont assis, tout près de la clôture, pour s’abriter du vent froid de l’ouest.
S’ils ne se parlent pas, ce n’est guère par manque d’envie, ou parce qu’ils n’ont rien à se dire. Bien au contraire, les sujets ne manquent pas, et en premier lieu les nouvelles concernant la révolution, qui se sont répandues dans le pays et sont même parvenues jusqu’à ce village éloigné. Ils ne se parlent pas à cause de ce qu’ils ont entendu la veille, qui les a stupéfiés, et qu’ils considèrent à cette heure matinale, serrés l’un contre l’autre, en silence, dans ce champ vide et éloigné des maisons du village, comme la plus dangereuse et la pire des choses qui pouvait arriver à leur longue amitié.
Et ce qui leur est parvenu, c’est le bruit qui court dans le café fréquenté par beaucoup d’habitants du village et des bourgs voisins. Là-bas, des hommes prétendent que c’est Mustafa, le “ministre” choisi par Béchir pour la nuit de ses noces avec Mabrouka, qui aurait pris en charge le devoir qui incombe à tout époux.
Oui, ils racontent que c’est Mustafa qui a défloré Mabrouka quand il s’est aperçu que son ami n’y arrivait pas après plusieurs tentatives !
Ils racontent que Béchir avait catégoriquement refusé d’envisager cette solution, préférant se tuer que de laisser son épouse aux soins d’un autre homme, quand bien même il lui serait très cher, aussi cher que Mustafa. Il avait néanmoins fini par céder, bien malgré lui, non par conviction mais pour éviter le scandale qui aurait très certainement sali l’honneur de la famille de sa femme qui attendait à l’extérieur, si en des circonstances aussi délicates on ne leur avait pas présenté la chemise de Mabrouka maculée d’une tache de sang suffisamment grande pour être vue par tous. Ils racontent que Béchir s’était écroulé par terre, la tête entre les bras, et qu’il s’était mis à pleurer comme un enfant au moment où Mustafa s’était approché de Mabrouka.
En réalité, ce qui perturbe les deux amis, ce ne sont pas ces dires absurdes et de surcroît sans fondement, que nul être raisonnable ne pourrait tenir pour vrais. C’est autre chose. Quelque chose qui s’est réveillé dans leur mémoire, quelque chose qu’ils avaient tous les deux essayé d’oublier pour toujours et qu’ils considéraient comme leur plus grand secret, à savoir que, durant la nuit de noces, Mustafa avait franchi l’interdit en apercevant les parties intimes du corps de Mabrouka.
Bien sûr, c’était arrivé par hasard. La nuit de ses noces, Béchir avait peur. Il craignait de ne pas être à la hauteur. Il ignorait tout du monde féminin, hormis les histoires habituelles que racontent les hommes mariés. Jusque-là, il n’avait goûté au plaisir sexuel qu’une seule fois, à sa puberté, lors de son premier voyage à Kairouan. Cela s’était passé dans un bordel, avec une femme de l’âge de sa mère. Mais ce jour-là, la voie était évidemment dégagée, si bien qu’en la pénétrant il n’avait rencontré aucun obstacle.
Béchir n’avait pas réussi à déflorer Mabrouka après plusieurs tentatives. Pris de panique, il avait appelé son “ministre”, qui était caché dans le corridor sombre, derrière la porte de la chambre nuptiale, prêt à intervenir, au besoin. De sa cachette, Mustafa lui avait soufflé plusieurs conseils, mais au bout d’un moment, s’apercevant que ses recommandations demeuraient inefficaces, il avait décidé d’entrer dans la chambre pour contrôler en personne les opérations et éviter le scandale. En tant que “ministre”, il était autorisé à le faire, il était même de son devoir de le faire.
Mabrouka était étendue sur le dos, sur une natte. Il avait ajusté le coussin sous sa taille, les yeux fixés au plafond pour éviter de la regarder. Il lui avait demandé de soulever légèrement le bas de son corps, d’écarter les jambes autant que possible, et de ne plus bouger. Puis il avait demandé à Béchir, qui était nu comme un ver, de caresser son outil, doucement, calmement, après l’avoir enduit de mousse de savon. Une fois fin prêt et dur comme un piquet, il lui fallait en introduire la tête dans le sexe de sa femme, s’en remettre à Dieu, et pousser de toutes ses forces, sans se laisser distraire et sans plus se soucier de rien, surtout pas de la douleur que pourrait éprouver Mabrouka, parce qu’avec l’aide de Dieu cela ne devrait durer qu’une minute, et sans doute moins.

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