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La Bibliothèque de Mireille : "Le Signal" de Maxime Chattam

vendredi 11 janvier 2019

Toujours attendu, "Le Signal" est le nouveau polar de Maxime Chattam qui pose d’emblée la question : "Avez-vous déjà eu vraiment peur en lisant un livre ?"


La famille Spencer vient de s’installer à Mahingan Falls. Un havre de paix. Du moins c’est ce qu’ils pensaient… Meurtres sordides, conversations téléphoniques brouillées par des hurlements inhumains et puis ces vieilles rumeurs de sorcellerie et ce quelque chose d’effrayant dans la forêt qui pourchasse leurs adolescents… Comment le shérif dépassé va-t-il gérer cette situation inédite ? Ils ne le savent pas encore mais ça n’est que le début…

L’auteur présente son 25e roman comme un livre fantastique, à l’instar de son premier livre "Le 5e règne". Multipliant les clins d’œil et références aux maîtres en la matière, Stephen King et H.P. Lovecraft, dont Maxime Chattam est l’un des plus fidèles admirateurs, il semble que son pari soit réussi. Les amateurs du genre apprécieront. Jouant sur nos peurs enfantines, ancestrales, fouillant les arcanes tourmentées de nos imaginations, utilisant toutes les ressources des peurs actuelles bien réelles, mêlant ainsi fantômes et prédateurs sexuels, "Le Signal" fait peur, très peur. Comme à la fin d’un film d’horreur au cinéma où l’on regarde son voisin quand les lumières se rallument, il est à craindre que le lecteur du nouveau Chattam ne sorte pas indemne et qu’il évite de descendre dans sa cave ou de monter dans son grenier pendant quelques temps. Sans doute évitera-t-il de "traverser un champ de maïs en plein après-midi", même s’il y a peu de risque que la situation se présente… La mise en scène de la mise en page, - pages cernées de noir comme un faire part de deuil -, participe à rendre la lecture étouffante, stressante comme s’il s’agissait de "maintenir" le lecteur à l’intérieur de Mahingan Falls, sans aucune échappatoire possible.

Maxime Chattam a sans doute réussi son pari, offrant un très bon thriller, d’aucun trouveront magistral tandis que d’autres, peut-être, resteront sur quelques réserves. Impossible donc d’échapper à ce nouveau roman, à lire quand même après s’être assuré que toutes les portes sont bien verrouillées !

Mireille SANCHEZ

Extrait :
Lise se pencha vers le miroir de la salle de bains pour vérifier si le léger renflement qu’elle avait perçu sous son doigt n’était pas un point noir au milieu de son front. Rien qu’une miette qu’elle fit voler d’un coup d’ongle. Elle fixa son reflet. Ses cheveux d’ébène tombaient de part et d’autre de son visage blanc, comme le voile d’une veuve. Khôl pour souligner les yeux, presque jusqu’à s’en faire un masque, rouge à lèvres noir, vernis assorti, tout était parfait. Corset en vinyle sur un T-shirt résille, jupe plissée écossaise et bottes lacées jusque sous le genou, rien n’était laissé au hasard. C’était important car son look la définissait, il était sa véritable carte d’identité au quotidien, l’empreinte vive que Lise apposait sur les rétines, parfois sensibles, qu’elle croisait. Mais plus que tout, c’était capital qu’elle soit irréprochable pour ce soir.
Le grand soir.
Elle allait tout filmer. Tout. Dans les moindres détails. En gros plan, pour que l’on distingue l’acier perforer lentement la peau, traverser les chairs, que le sang brille, le pourpre de la vie sous l’éclairage froid de cette grande maison. Elle diffuserait massivement sa vidéo sur Internet. Choquer le bourgeois. Heurter les bonnes consciences. Terroriser tous ces moutons engourdis par le système. Le choix du lieu n’était pas anodin. Cette vaste demeure sans âme était l’incarnation de tout ce qu’elle détestait le plus. Carrelage immaculé, murs blancs sans rien dessus, et seulement ces meubles design qu’elle haïssait. Lise avait déjà entendu le propriétaire clamer que l’épure c’était la vraie liberté, l’homme débarrassé de tout attachement superflu, mais elle n’y croyait pas une seconde. Pour Lise, c’était au contraire la démonstration d’un être sans cœur, sans chaleur. Sa femme était un peu plus attachante, mais ce n’était pas non plus un modèle de tendresse. Lise songea alors à leur belle moquette blanche toujours impeccable et un rictus mauvais se dessina sur sa bouche. Les traces de sang sur le sol immaculé, ça ce serait terrible pour eux. Leur bel intérieur souillé. L’ordre et la propreté de leur nid remis en question. C’était peut-être même ce qu’ils verraient en premier, sans se soucier du reste.
Lise assumerait les conséquences. Cela faisait des mois qu’elle s’y préparait. Cela suffirait-il à réveiller sa mère de la torpeur alcoolisée qui l’engloutissait ? Rien n’était moins sûr…
– Lise ? Nous allons partir, fit une voix à travers la porte de la salle de bains.
– J’arrive, madame Royson.
Lise jeta un rapide coup d’œil aux aiguilles qui brillaient sur le lavabo et elle referma le rabat en cuir de sa pochette qu’elle enfonça dans la petite besace qui ne la quittait jamais. Tout était prêt.
Mais d’abord donner le change. Ne pas éveiller les soupçons. Ne pas tout gâcher.
Lise avait un peu le trac. C’était le soir où tout allait basculer, pour toujours. Elle s’en savait capable. Elle avait été bien conseillée. Sur Internet. Il ne fallait pas flancher. Après des mois de réflexion, elle allait passer à l’acte, elle l’avait annoncé. Ils attendaient tous, impatiemment, le résultat. La vidéo. Le choc.
Lise retourna dans le couloir et vit les parents enfiler leurs manteaux. L’homme salua à peine Lise avant de dire à sa femme qu’il allait sortir la voiture du garage.
– Tu as de quoi dîner dans le frigidaire, rappela la grande blonde fine et racée. Arny est couché, il a eu une dure journée, tu devrais être tranquille. Tu sais comment fonctionne la maison, tu as nos numéros, tu…
– Je sais, madame Royson, j’ai l’habitude, ne vous inquiétez pas.
– C’est vrai. Et surtout s’il y a quoi que ce soit, tu n’hésites pas, tu m’appelles.
– Pas de problème.
– Oh, et le babyphone est sur la table de la cuisine.
Lise acquiesça, elle savait tout cela. Elle n’avait qu’une envie : être seule avec le morveux assoupi. Elle était plutôt attentionnée, voire carrément investie émotionnellement, avec les gosses qu’elle gardait. Arny était l’exception. Ce gamin, elle le détestait. Capricieux, moche et douillet de surcroît ! Dès qu’elle le pinçait – ce qu’elle faisait lorsqu’il l’énervait à brailler pour un rien –, il continuait à hurler pendant dix minutes, comme s’il avait été mutilé. Une vraie lopette. Un fils à papa qui allait se croire tout permis à l’adolescence, un de ces connards pour qui l’argent n’est pas un problème, et qui ne vivent que pour l’exercice du pouvoir. Dominer. Asservir. Maîtriser. Jouir.
Lise donna le change en adressant un sourire qu’elle voulait rassurant à la mère et elle attendit que la porte se referme pour faire tomber le masque. Elle surveilla discrètement par la fenêtre du salon pour s’assurer que la voiture sortait de la propriété et lorsque les deux yeux rouges du 4×4 ne furent plus que deux étoiles minuscules au loin, elle serra les poings en signe de victoire.
Il ne fallait pas pour autant se réjouir trop vite. Ne pas se précipiter. Elle n’aurait pas de seconde chance.
D’abord manger, ne pas passer à l’acte l’estomac vide, on ne sait jamais. Si je dois gerber, autant que j’aie quelque chose à dégueuler.
Elle se fit un sandwich avec deux tranches de pain de mie tartinées de pâte de marshmallow, laissant tout en vrac sur le plan de travail de la cuisine. Il fallait attendre. Au moins une bonne heure, pour être certaine que le petit con dormait profondément, et aussi s’assurer qu’il n’y avait pas une annulation de dernière minute qui ferait rappliquer les parents plus tôt que prévu. Une grosse heure à tuer. Cette expression fit sourire Lise.
Putain, avec tout le temps que je perds à m’emmerder, j’ai dû en flinguer des heures ! Une vraie serial killeuse…
Elle hésita entre zapper sur les merdes de la télévision du samedi soir, surfer sur le Net ou carrément descendre se faire un film au sous-sol. La dernière option était la meilleure. Elle était trop excitée pour suivre des conneries à la télé ou lire un écran, il fallait qu’elle s’évade, sinon chaque minute allait lui paraître une éternité. Et il était hors de question de se précipiter. C’était bien trop sérieux pour tout foutre en l’air maintenant. Après tous ces préparatifs, cette motivation…
Tu ne te défiles pas au moins ?
Non. Ce n’était pas des prétextes pour repousser l’échéance. Elle savait qu’elle passerait à l’acte ce soir. C’était décidé.
Justement, je ne veux pas me planter. Patience. Avoir le temps. Pour aller jusqu’au bout. Je ne vais pas reculer. Certainement pas.

"Le Signal" de Maxime Chattam. Éditions Albin Michel. 742 pages. 23,90 €.

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