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La boîte à Polars de Jean-Rémi Barland. ’Maldonnes’ de Serge Quadruppani : Polar politique et social ou autofiction mensongère ?

samedi 3 juillet 2021

Cela pourrait s’appeler : « Faute de grives, on mange des merles », « Il y a loin de la coupe aux lèvres  » ou encore « Je me rêvais déjà  ». Autant dire que « Maldonnes » signé Serge Quadruppani accoste sur les rivages de la désillusion.

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Serge Quadruppani appartient à la famille d’écrivains de polars soucieux de dézinguer les injustices de son époque ©Philippe Matsas/Métailié

Antonin Gandolfo, le narrateur et personnage central d’une intrigue mouvementée qu’il nous raconte de façon très agitée, a voulu dans sa jeunesse devenir bandit. Cela n’a pas du tout fonctionné, et admettant qu’il n’était pas doué pour ça, il est devenu un auteur de polars s’inspirant de sa propre vie pour les écrire. Tout se déroule plutôt correctement, jusqu’au jour où notre écrivain de thrillers reçoive la visite d’un certain Guillaume Lepreneur qui n’est autre que le fils de Joseph Lepreneur tué le 5 juin 1986 lors du braquage de la droguerie dont il était propriétaire boulevard Beaumarchais. Un événement tragique auquel serait mêlé Antonin qui a contribué à la libération de Georges Nicotra, le tueur présumé qui après un délibéré de quatre heures fut le 11 février 1978 acquitté par la cour d’assises de Douai.

Cette même cour d’assises déclarant coupable Lucien Barnum le condamnant à vingt ans de réclusion criminelle. Une version à laquelle ne croit pas Guillaume Lepreneur venu réclamer des comptes à l’infortuné Antonin qui lui ne pense qu’à Olga, boxeuse féministe et amour de sa vie. Difficile pour lui de rétablir une vérité fuyante puisque Georges Nicotra connu pour ses combats contre les QHS fut lui-même assassiné en 1991 par un groupe dénommé « Honneur de la Police ». Il semble d’ailleurs que tout demeure dans cette période confus et sombre, et que Justice et justice ne fasse pas bon ménage puisqu’on rappelle que le sulfureux Ange Luciani, dit Ange le Bastiais présumé chef d’un gang corse de Marseille avait été déclaré innocent du meurtre de deux rivaux par la cour d’assises d’Aix-en-Provence.

Un polar politique et social

« Dans les années 70 et jusqu’au milieu des années 80 du siècle dernier la fêlure de 68 a laissé surgir sur le territoire français et bien au-delà une minorité active dont je n’ai aucune honte ni fierté particulière à dire... que j’en étais. », confie Antonin. Et de nous décrire alors un parcours toujours en marge et ponctué surtout de défaites désastreuses, Antonin semblant apparaître comme non pas le prince de la cambriole mais le roi des losers. Côté cœur c’est semble-t-il le même fiasco Antonin avouant : « Toutes les femmes que j’ai aimées, je les aime encore. Seulement, et il a fallu quelques décennies pour que je l’admette, aimer et vivre ensemble, ce n’est pas la même chose. » Et Serge Quadruppani de brosser à travers lui le portrait d’un perdant magnifique et attachant projeté dans un monde dont les complexités altèrent son esprit de décision et la pertinence de son jugement. Bien dans la lignée de ses romans précédents et appartenant à la famille d’écrivains de polars soucieux de dézinguer les injustices de son époque (on songe à Fajardie, Daeninckx, Manchette, Demure, Carrese, Gouiran, ou Izzo), Serge Quadruppani signe avec « Maldonnes » un polar politique et social des plus vigoureux et des plus iconoclastes. Ça décoiffe et c’est souvent burlesque. Ça fait mouche et c’est surtout jonché de cadavres menant le lecteur sur des…fausses pistes.

« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar » version Borsalino.

Et puis, il y a le style décalé, et l’ambiance très mauvais garçons du roman qui font mouche. Fin lettré Serge Quadruppani distille dans son récit des allusions littéraires ou cinématographiques écrivant par exemple « C’était à Malfa, faubourg de Salina, dans le jardin de l’ami Karl  », clin d’œil assumé au célèbre « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar » qui ouvre « Salammbô », le roman historique de Gustave Flaubert, paru le 24 novembre 1862. On trouve aussi une référence aux mémoires de Vidocq, aux œuvres de Sciascia et Garcia Marquez, à l’éditeur Maurice Nadaud et surtout on y développe ici (par le biais de journaux intimes rapportés) une sorte de trompe l’œil romanesque où les histoires racontées sont des mensonges qui disent la vérité.

Et d’ailleurs « Maldonnes » est-il un polar ou une autofiction inventée ? C’est en tout cas une sorte de « Borsalino » (le film avec Delon et Belmondo) version roman noir où il est question des années sombres de l’Occupation allemande. Notamment avec le rappel du passé de Nicotra, né en 1944, deux mois après que son père, antifasciste italien passé dans la résistance, eut été fusillé par les Allemands, et qui fut élevé dans une extrême pauvreté, se présentant « comme un continuateur du combat trahi selon lui par un Parti communiste qui avait refusé de faire la révolution en 1945  ».

Histoires politiques, histoires d’amour, réflexion sur le fait de savoir « comment se mettre à la place d’un autre, en particulier quand on est un intellectuel et que cet autre tue  », « Maldonnes » des célèbres affaires politico-judiciaires des temps gaullistes, à l’après-68, des années Mitterrand au G8 de Gênes, célèbre la révolte, l’aveuglement idéologique, la soif d’absolu, la violence et l’empathie avec le brio et le panache qui sont la marque de fabrique de Serge Quadruppani.
Jean-Rémi BARLAND
« Maldonnes » par Serge Quadruppani aux éditions Métailié - 296 pages -20 €

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