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Le Coin Lecture de Régine : "Je ne reverrai plus le monde", d’Ahmet Altan

mercredi 18 septembre 2019

Dans ce livre poignant, Ahmet Altan évoque son arrestation et les conditions de sa détention injustifiée en Turquie. Emprisonné pour avoir exercé son métier de journaliste, cet écrivain se sert de sa plume pour témoigner. Ses textes ont la force de la vérité et l’émotion de l’injustice.


Ahmet Altan est un journaliste, essayiste et écrivain reconnu en Turquie et son talent de romancier est salué par-delà les frontière de son pays. Depuis les années 1970, il ne cesse de prendre position en faveur de la démocratie dans son pays. Journaliste télévisuel, rédacteur en chef auteur de romans et des essais, Ahmet Altan se sait une cible de choix pour le gouvernement. Faisant de sa plume une arme, il entre en résistance à la moindre injustice et tente de réveiller les consciences. Condamné une première fois à vingt mois de prison avec sursis pour un article satyrique en faveur du Kurdistan, il refuse de se soumettre.
En septembre 2016, Ahmet Altan est arrêté avec son frère, à Istanbul. Tous deux sont accusés d’avoir participé au putsch manqué de juillet. Les deux hommes sont incarcérés et inculpés sans jamais avoir pu se défendre. Les raisons officielles : "appartenance à une organisation terroriste", inculpation alourdie peu après par une "tentative de renverser l’ordre prévu par la Constitution de la République de Turquie ou de le remplacer par un autre ordre ou d’avoir entravé son fonctionnement pratique au moyen de la force et de la violence".
Ce livre et ses dix-neuf textes ont cette rareté d’écriture propre aux belles plumes : décrire l’injustice et l’horreur sans jamais tomber dans le misérabilisme. Car de fait, sa condition d’écrivain lui donne la force d’être lui tout en étant un autre et de nous inviter à partager sa condition de prisonnier avec pudeur et poésie. A ce jour, la cour suprême turque ayant cassé les jugements antérieurs, un nouveau procès devrait avoir lieu. Ce témoignage rappelle à quel point la liberté de dire, d’écrire et de contester est fragile. Souhaitons que le titre de ces magnifiques textes, "Je ne reverrai plus le monde", ne soit pas prémonitoire.

Régine ZOHAR

"Je ne reverrai plus le monde", d’Ahmet Altan. Éditions Actes Sud. 224 p. 18,50 €.

Extrait :

J’écris ces lignes depuis une cellule de prison : quel que soit le récit que vous décidez d’entamer par cette phrase, elle suffit déjà à lui imprimer une vitalité farouche, à le faire retentir des accents tragiques d’une voix qui crie hors des ténèbres, à lui donner pour héros un révolté aux poses solennelles, et enfin, sans en faire mystère, à attirer sur lui la compassion du lecteur. Phrase dangereuse : elle pourrait vous prendre par les sentiments. Et les écrivains, dès lors que leur but est d’émouvoir, savent faire de telles phrases l’irrésistible moyen de leurs fins.
Phrase qu’il suffit d’écrire pour attirer sur soi la pitié du lecteur, quand bien même celui-ci, pas dupe, saurait que c’est votre intention.
Mais attendez un peu ! Avant que résonnent pour moi les trompettes de la compassion, j’aimerais que vous écoutiez ce que j’ai à vous dire :
Oui, je suis incarcéré dans une prison de haute sécurité perdue au milieu de nulle part.
Oui, je vis dans une cellule dont la porte s’ouvre et se ferme dans un tintement de métal.
Oui, je reçois mes repas par un trou dans la porte. (…) Tout cela est vrai, mais ce n’est pas toute la vérité. (…)
Toute la journée, je m’entretiens avec des êtres que personne n’a jamais vus ou entendus, qui n’existent pas, ils n’auront d’existence que le jour où je parlerai d’eux. J’écoute ce qu’ils se disent. (…)
Je sais que tant que ces gens ne vivront que dans ma tête, je serai schizophrène, et quand, devenus phrases, ils peupleront les pages d’un livre, je serai écrivain. Et je me divertis beaucoup à balancer toujours entre la schizophrénie et la littérature. Disparaissant avec mes compagnons dans un nuage de poussière, je m’évade hors de la prison.
Me jeter en prison était dans vos cordes ; mais aucune de vos cordes ne sera jamais assez puissante pour m’y retenir.
Je suis écrivain. Je ne suis ni là où je suis, ni là où je ne suis pas.
Enfermez-moi où vous voulez, je parcours encore le monde avec les ailes de l’imagination.
Et bien que je n’en connaisse pas le quart, j’ai des amis aux quatre coins du monde qui m’aident dans mon voyage. (…)
J’écris cela dans une cellule de prison.
Mais je ne suis pas en prison.
Je suis écrivain. Je ne suis ni là où je suis, ni là où je ne suis pas.
Vous pouvez me jeter en prison, vous ne m’enfermerez jamais.
Car comme tous les écrivains, j’ai un pouvoir magique : je passe sans encombre les murailles.

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