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"Les damnés" de Visconti : du film à la pièce à retrouver en DVD

mardi 19 mai 2020

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Christophe Montenez impressionnant dans le rôle de Martin des « Damnés » (Photo Christophe Raynaud de Lage Comédie-Française)
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« Les damnés » (Photo Christophe Raynaud de Lage Comédie-Française)

Tout comme Frank Castorf dont le « Bajazet » d’après Racine fit sensation, et fut un événement majeur de la saison 2019-2020 du Grand théâtre de Provence (GTP) d’Aix, le metteur en scène Ivo van Hove aime casser les codes de la narration linéaire et utilise la vidéo comme vecteur d’une expression dramatique. La caméra suit les corps, les visages qui sont projetés sur un écran géant, nous sommes ainsi au plus près des comédiens, tout contre parfois, comme si on leur demandait de ne pas jouer mais d’être simplement au service du texte. Trublion qui secoue les consciences, qui peut courroucer autant qu’enthousiasmer, rejoignant en cela Frank Catorf, le génial Ivo van Hove s’est toujours engagé dans un théâtre subversif, loin de toute position morale, qui n’hésite pas à soulever des questions dangereuses et permet comme il le dit lui-même de faire « l’expérience de nos peurs les plus profondes, et de nos espoirs les plus chers ». Passionné par le cinéma de Visconti dont il a vu tous les films autour de ses vingt ans, il s’apprête à monter pour la scène « Les amants diaboliques », et a déjà signé les versions théâtrales de « Rocco et ses frères », « Ludwig », et en 2016 « Les damnés », dans un spectacle radical aussi peu confortable que le film qui impressionna tous les festivaliers d’Avignon présents dans la cour d’honneur du Palais des papes. Ce fut un choc, un tremblement de terre physique, et il fallut quelques secondes à chacun pour applaudir avant de recouvrer ses esprits. Il faut dire que le metteur n’avait rien omis pour émouvoir, secouer, happer l’attention, et surtout ne pas distiller une miette d’espoir. Fin terrible qui décrit un monde dans lequel on n’a pas vraiment envie de vivre, utilisation d’images d’archives pour quatre moments précis (l’incendie du Reichstag, les autodafés, Dachau, la nuit des longs couteaux), Ivo van Hove n’a pas voulu monter le film sur scène (il dit d’ailleurs qu’il ne l’a pas revu avant le début de son travail), mais s’est appuyé uniquement sur le scénario écrit par Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli. Ainsi les mots claquent, font écho et dans une scénographie très souple où l’espace n’est pas architecturé, on a placé des éléments repérables (tables de maquillage, cercueils, tulle noir semi-transparent) les comédiens donnent de la voix et du geste pour développer cette histoire à la fois familiale et politique dont l’action est située, non pas en Italie mais dans l’Allemagne nazie. Le fascisme rappela Visconti n’a pas influencé le monde entier en dehors de l’Italie de l’Albanie et quelques autres endroits, alors que le nazisme fut une grande tragédie mondiale. L’intrigue de la pièce est assez simple (souvent le contenu des grandes œuvres tient dans la main), et le résumé qu’en donne l’avant-scène théâtre qui publie la pièce est d’une grande justesse : « Pour protéger leurs intérêts, les Essenbeck, maîtres de la sidérurgie, ne voient d’autre alternative que de s’allier au régime nazi et assassinent leur patriarche, le vieux baron Joachim, que cette idée répugne. D’intrigues en manipulations, de trahisons en meurtres, la désignation du nouveau patron des aciéries génère un véritable rituel de célébration du mal, où la perversion des rapports entre les individus fait écho à la cruauté et à la brutalité du contexte politique. Dans cette lutte pour la survie, contre toute attente, Martin -le fils incestueux de la puissante baronne Sophie- parvient à éliminer tous ses adversaires, devenant un serviteur zélé du régime prêt à régner sur l’empire familial. Pour cela, il accepte de payer le prix fort : la froideur d’une vie où l’amour, la bonté et la beauté ont irrémédiablement disparu. » Le personnage central en est Martin. Il est l’âme damnée absolue et célèbrera dans un épilogue hallucinant ce qu’on pourrait appeler des Noces Barbares entre sa mère Sophie (poignante Elsa Lepoivre, Molière de la meilleure comédienne) et son amant Friedrich Bruckmann qu’ils poussent au suicide par empoisonnement.

Acteurs de la Comédie-Française tous parfaits

Dans le film Dirk Bogarde incarne l’amant sombre. Sur scène il apparaît sous les traits de Guillaume Gallienne. Perfection absolue du jeu à l’écran comme au théâtre tandis que Helmut Berger dans le film de Visconti évoque la puissance comme la déchéance de tous ces damnés. Notons que la voix française de l’acteur est celle du metteur en scène Bernard Murat, complice et ami de Dominique Bluzet -directeur des théâtres à Aix-en-Provence et Marseille, Herbert Thallman, celui qui s’oppose au nazisme succédant à Umberto Orsini, l’acteur chez Visconti. Notons que tous les comédiens de la troupe de La Comédie-Française qui ont créé « Les Damnés » en Avignon sont tous de dignes successeurs aux créateurs des rôles chez Visconti. Denis Podalydès (Konstantin), Clément Hervieu-Léger (fragile et poignant Günther von Essenbeck), Eric Génovèse (complexe Wolf von Aschenbach), ou encore Adeline d’Hermy qui succède à Charlotte Rampling dans la peau d’Elisabeth Thallman l’épouse d’Herbert, sont en tout point parfaits, la mise en scène les jetant l’un sur l’autre dans cet esprit de troupe qui est la marque du « Français ». D’ailleurs on entend clairement le texte qui suit à la lettre le scénario et, les dialogues du film.

Tellurique et Inoubliable Christophe Montenez dans la peau de Martin

Martin disions-nous est le personnage central des Damnés. Héritier de l’empire von Essenbeck, il fut inspiré aux scénaristes par le richissime cadet des Krupp qui entretenait une relation trouble avec sa mère et passa une partie de sa courte existence à se travestir. Visconti l’imagine violant une enfant, s’inspirant pour cela du crime commis par Stravoguine dans « Les démons » de Dostoïevski, œuvre dont il signa en 1957 une adaptation cinématographique intitulée « Les nuits blanches ». Pervers, dégénéré Martin incarne le mal absolu que dénonce Visconti et que Ivo van Hove reprend à son compte. Visconti tire la pièce vers un drame shakespearien de type « Macbeth  », tandis que la pièce se veut une sorte de tragédie antique et lorgne ostensiblement vers le sang des Atrides. Il fallait pour succéder à Helmut Berger un acteur d’envergure. Avec Christophe Montenez, le metteur en scène Ivo van Hove l’a trouvé au-delà de l’imaginable. Le comédien est impressionnant jusque dans les scènes finales où il recouvre son corps nu de sable blanc. On est sidérés car Montenez est sidérant et c’est comme s’il illustrait la notion de mal absolu pour lui tout seul. Spectacle glaçant d’effroi, assez magique et sombre de chez sombre dont on perçoit mieux les subtilités si l’on a visionné au préalable le film de Visconti, « Les damnés » version Comédie-Française, demeure pour le spectateur, en dépit de ses longueurs une expérience théâtrale hors du commun. Le DVD de la pièce étant disponible chez INA/Comédie-Française dans une captation impeccable signée Don Kent, il transforme le moment avignonnais en un remarquable et inoubliable « Au théâtre chez soi ».
Jean-Rémi BARLAND
- « Les damnés » de Visconti. Pièce mise en scène par Ivo van Hove. Texte disponible à l’avant-scène Théâtre, (N° 1404, 14 €). DVD chez Ina/Comédie française.
- Film de Visconti en DVD double face édité chez Warnerbros. Avec éléments de biographie sur Visconti.

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