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"Les minots" de Romain Capdepon : "Ce ne sont que des enfants qui sont abattus"... "sans réaction politique digne de ce nom"

vendredi 17 mai 2019

C’est à la Maison de l’Avocat de Marseille, devant une quarantaine de personnes dont de nombreux avocats pénalistes, que Romain Capdepon, auteur et chef de rubrique police-justice du journal La Provence a présenté son livre « Les Minots » (JC Lattès) en compagnie de Me Alain Lhote, initiateur de cette soirée.

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Romain Capdepon a présenté son livre « {Les Minots} » en présence de Me Alain Lhote (Photo M.B.)
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(Photo M.B.)

A l’origine de ce livre-enquête « Les minots » de Romain Capdepon, l’assassinat de Jean-Michel, 16 ans, le soir du 19 novembre 2010, par des rafales de kalachnikov. « C’était la première fois qu’à Marseille, en France, un minot, un mineur, était tué parce qu’il participait à un trafic de stups. Un simple petit guetteur, ce n’était pas un grand caïd, loin de là », raconte-t-il. Et puis, il y a eu aussi Lény, 11 ans « un petit copain de la cité, qui, lui, n’avait rien à voir avec le réseau, qui était juste de passage avec sa sœur, il revenait d’acheter un sandwich au snack d’en face du Clos la Rose et a été impacté de 5 balles. Il a survécu et évidemment sa reconstruction est très complexe ».

Qui sont ces minots ?

L’auteur s’appuie, pour un chapitre notamment, sur des chiffres de la sociologue Daphné Bibard qui a réalisé une étude, en 2016, sur 500 dossiers de mineurs impliqués dans le trafic de stups et suivis par la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ). Parle de chiffres effarants : « L’absence des pères dans ces familles qui sont soit retournés dans leur "pays d’origine", soit aux Baumettes, soit au bar, soit présents mais totalement absents de l’éducation du gamin ». Cette étude montre aussi comment « plusieurs frères souvent sont impliqués dans ces trafics ou dans d’autres actes de délinquance et se retrouvent incarcérés ». Ces chiffres, indique Romain Capdepon, dévoilent encore « un certain déterminisme social, dans ces cités. Ces minots naissent et grandissent dans une sorte de huis clos, incapables d’en sortir et finissent par s’investir, -de façon totalement volontaire puisque, aucun d’eux, n’est obligé de le faire-, dans ces réseaux de stups ». Leurs motivations sont multiples, « il n’y a pas que l’argent mais le fait d’avoir un rôle, une mission, qu’on leur fasse confiance, de faire partie de quelque chose... ». L’auteur rappelle qu’il ne cautionne pas ce choix de vie, mais c’est, selon eux, « ce qui leur permet d’avoir une vie trépidante, de se sentir vivant, d’avoir de l’argent pour se "normaliser", comme ils disent, c’est à dire s’acheter des fringues, des scooters et, quand ils sont plus grands, d’avoir des voitures et de flamber un peu d’argent, "comme les autres" ». Des solutions existent pour sortir ces Minots de là, il faut leur dire qu’il y a « un chemin possible, même si à l’école ça n’a pas marché, on peut se rattraper avec une formation, on peut faire autre chose de sa vie que dealer de la drogue et risquer son existence ». Depuis la mort de Jean-Michel, en 2010, « d’autres mineurs ont été tués parce que des clans ont besoin de marquer leur territoire et de dire, "nous on est complètement fous, on est capable de tuer même des enfants" ». L’auteur dénonce le manque de moyens des travailleurs sociaux, qui savent comment faire mais qui ne sont pas assez dotés par l’État ou les collectivités locales. « Je ne crois pas que ce soit normal dans la deuxième ville de France, et à travers toute de la France, que des gosses de seulement, 14,15, 16 ans soient en danger de mort parce qu’ils dealent de la drogue ». Critique la réponse politique à Marseille « qui n’est pas suffisante, même quasi inexistante ». Et regrette le manque de réaction de la ville de Marseille : « Ne serait-ce qu’une émotion ou un mot pour ces gosses quand ils sont abattus, de sang froid, en pleine rue. Mais à l’inverse, quand des bateaux brûlent, par exemple aux Goudes, on se retrouve avec des élus mobilisés toute la nuit ». Rappelle que « ce ne sont que des enfants. Certes, ils sont dans des zones électoralement infertiles pour la Mairie en place mais les quartiers Nord font partie de Marseille » avec 300 000 personnes « dont la majorité est totalement honnête, travaille et subit ce carcan. Il faut s’en préoccuper... »

On ne travaille pas assez sur les racines du mal

A propos de la réponse judiciaire, il explique qu’en 2017 « un mineur était impliqué dans une affaire de stupéfiants sur 3. » Insiste sur le travail de la police : « Il y a des interpellations, le démantèlement d’un certain nombre de réseaux qui renaissent en quelques heures, en quelques jours, il y a toujours quelqu’un pour reprendre le flambeau. La plupart de ces caïds, quand ils sont incarcérés continuent de gérer…leur business ». Romain Capdepon considère que l’on ne travaille pas assez « sur les racines du mal, c’est à dire la pauvreté, le huis clos de ces cités, et surtout l’impossibilité pour nombre de familles -qui ont envie et besoin de partir parce que leur gosse est en danger ou qu’elles veulent leur offrir une autre vie- de trouver à se reloger ailleurs, dans le logement social. A Marseille, c’est très compliqué d’en changer, il y a très peu de turnover, si bien que beaucoup de familles parlent « d’une prison à ciel ouvert ».

Alain Lhote, avocat au Barreau de Marseille parle d’un « livre précieux, de constat terrible, un livre sans pathos ... » et souligne « la présence de très jeunes mineurs, des gamins de 12,13 ans qui sont balayés, broyés, quelquefois, blessés ou tués, à cause du trafic de stupéfiants qui sévit dans certains quartiers de la Ville ». Met en exergue la fracture de la ville, quartiers Sud, quartiers Nord où le trafic est partout mais surtout dans les quartiers Nord. « Des quartiers qui, selon moi, ont été laissés à l’abandon par la ville de Marseille » et où « prospère ce trafic avec une faculté d’adaptation au modèle libéral qui est très importante ». Indique que ce n’est que depuis les années 2000 que l’on voit l’irruption de mineurs participer au trafic de stupéfiants dans tous les rôles et appelle chacun à trouver ce risque de mort « intolérable ». Parle de solutions -écarte d’abord celle « facile » de la légalisation du cannabis, « les réseaux s’organiseront toujours pour produire et vendre des substances beaucoup plus performantes... » Pour Alain Lhote, les solutions tiennent à l’éducation, la formation, la réduction des taux de chômage « qui sont pharaoniques, dans ces endroits, 50% de gens sans travail ». Dénonce l’absence de volonté politique et rappelle les mots de Romain Capdepon, selon lesquels « il y avait une sorte de consensus autour de tout cela... la paix sociale régnait dans les cités. ». L’avocat rejette cette position qu’il considère comme une vue « erronée, choquante » et les solutions, selon lui, « passent aussi par une réflexion sur nos valeurs : est-ce que l’argent, c’est la seule valeur cardinale ? Bien sûr que non. Est-ce qu’il ne faut pas éduquer et inculquer à ces gamins d’autres modèles d’identification que des joueurs de football, des chanteurs ou des rapeurs... ?  ». Considère que « la justice répressive marseillaise, pour ce qui concerne les affaires de trafic professionnel de stupéfiants, elle est massive, les peines extraordinairement élevées, 12, 15 ans d’emprisonnement. Moi, j’ai connu une époque où les peines étaient moindres ». Plaide pour une réponse qui ne soit pas uniquement pénale. Rappelle : « On vient de battre encore le record du nombre de détenus en France (71 828). » Alain Lhote pointe la difficulté d’appréhender les auteurs de ces morts de minots, en raison notamment « d’une forme de silence, d’omerta règne » et « la France est parmi les pays les plus mal placés sur le plan européen pour la part du budget réservé à la Justice ». Rappelle, pour conclure que « cette situation est absolument inadmissible, intolérable et qu’il faudra bien qu’une réponse politique, digne de ce nom, lui soit donnée ».

Propos recueillis par Mireille BIANCIOTTO

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