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Marseille : Suicide d’un professeur du lycée Artaud ce dimanche 1er septembre. Une lettre révèle les raisons qui l’ont poussé à un tel acte.

lundi 2 septembre 2013

En accord avec la famille du professeur Pierre Jacque, ses amis et collègues du lycée Artaud ont exprimé à travers un communiqué leur tristesse et transmis la lettre qui explique les raisons de son suicide.

« Ce dimanche 1 septembre, veille de la pré-rentrée scolaire, notre collègue enseignant et ami Pierre Jacque s’est donné la mort. Il a adressé à tout le corps enseignant du lycée avant de commettre cet acte apparemment totalement lié à l’exercice de son métier et longuement réfléchi une lettre d’explication. Nous vous la transmettons dans son intégralité. Son contenu retrace des faits avérés et induit des questions auxquelles nos institutions doivent apporter des réponses concrètes et adaptées. Pierre était âgé de 55 ans, il était père de famille, d’une grande conscience professionnelle et d’une érudition sans limite il supplantait beaucoup d’entre nous dans énormément de domaines (électronique, informatique....). Après discussion entre ses collègues de travail les plus proches, il a été décidé de rendre sa lettre d’explication publique. »

De Pierre JACQUE Enseignant d’électronique.

Objet : Évolution du métier d’enseignant.

A ma famille, à mes proches et à tous ceux que mon témoignage intéressera.

Je vous fais part de ma décision de ne pas faire la rentrée scolaire 2013. En effet le métier tel qu’il est devenu au moins dans ma spécialité ne m’est plus acceptable en conscience. Pour éclairer ma décision je vous décris succinctement mon parcours personnel. Je suis devenu ingénieur en électronique en 1982 à l’âge de 24 ans. Ma formation initiale et surtout mon parcours professionnel m’ont amené à exercer dans la double compétence "hard" et "soft". Le métier prenant et difficile m’a toujours convenu tant que j’avais le sentiment de faire œuvre utile et d’être légitime dans mon travail. Passé la quarantaine la sollicitation de plus en plus pressente d’évoluer vers des tâches d’encadrement et le sort réservé à mes aînés dans mon entreprise m’ont incité à changé d’activité. En 1999 j’ai passé le concours du Capet externe de génie électrique et j’ai enseigné en section SSI et STI électronique. Le choc pour moi fut brutal de constater la baisse de niveau des sections techniques en 18 ans passé dans l’industrie notamment pour la spécialité agent technique (niveau BTS ou DUT suivant les cas). Même si le niveau enseigné était bien bas de mon point de vue, ma compétence était au service des élèves et je me sentais à ma place. Une difficulté était quand même le référentiel applicable (le programme) datant des années 80, ambitieux pour l’époque et en total décalage avec le niveau réel des élèves des années 2000. Une réforme semblait souhaitable pour officialiser des objectifs réalistes et orientés en fonction des besoins du marché du travail. Puis vint la réforme de 2010 mise en place par Luc Chatel et applicable à la rentrée 2011. Pour le coup, le terme réforme est faible pour décrire tous les changements mis en place dans une précipitation totale. L’enseignement des métiers est réduit à peu de choses dans le référentiel de 4 spécialités seulement qui constitue des "teintures" sur un tronc commun généraliste d’une section unique appelée STI2D qui rentre bizarrement en concurrence avec la section SSI. L’électronique disparaît purement et simplement. En lieu et place il apparaît la spécialité "Systèmes Informatiques et Numériques". Cela ne me pose pas de problème personnel, je maîtrise bien le domaine et je l’enseigne même plus volontiers que les classiques problèmes de courant de diode ou de montages amplificateurs. Je me pose quand même la question de la compétitivité de notre pays dans le domaine industriel avec un pareil abandon de compétence. La mise en place de la réforme est faite à la hussarde dans un état d’affolement que l’inspection a du mal à dissimuler. Entre temps le gouvernement a changé sans que les objectifs soient infléchis le moins du monde ou qu’un moratoire soit décidé, ne serait-ce qu’à cause du coût astronomique de cette réforme. En effet il aura fallu réorganiser l’implantation de tous les ateliers de tous les lycées techniques de France, abattre des cloisons, en remonter d’autres à coté, refaire tous les faux plafonds, les peintures et renouveler les mobiliers. Ceci est fait à l’échelle du pays sans que la réforme ait été testée préalablement dans une académie pilote. Début 2011, l’inspection nous convoque en séminaire pour nous expliquer le sens et les modalités de la réforme ; il apparaît la volonté de supprimer toute activité de type cours ce qui est la radicalisation d’une tendance déjà bien marquée. On nous assène en insistant bien que l’élève est acteur de son propre savoir, qu’il en est le moteur. Pour les spécialités, donc la mienne SIN entre autre, cela signifie qu’une partie conséquente de l’activité sera de type projet. A l’époque les chiffres restent vagues, il est question de 50% du temps au moins. La nature des projets, la façon de les conduire, la façon de les évaluer ne sont pas évoquées et les questions que posent les enseignants à ce sujet restent sans réponses, nous serons mis au courant après la rentrée de septembre. En attendant l’inspection nous fait entièrement confiance pour continuer comme d’habitude. Je fais remarquer qu’il ne faudra pas tarder car nous préparons les élèves au bac en deux ans et que la connaissance des modalités d’examens est incontournable rapidement après la rentrée pour un travail efficace, c’est-à-dire sans perte de temps. Lors de la réunion suivante, après la rentrée 2011, l’inspecteur répond un peu agacé à la même question "que notre travail c’est d’enseigner et que l’évaluation verra après" (sic). En attendant le travail devant élève est commencé et moi et mes collègues travaillons à l’estime. Le manque de matériel se fait cruellement sentir dans mon lycée, les travaux nécessaires ne seront faits qu’à l’été 2012. Lors d’une réunion aux alentours de février il nous est demandé pour la prochaine réunion d’exposer l’état d’avancement de la réforme et si possible les projets envisagés ou mieux déjà mis en œuvre. A ce moment je viens juste de recevoir un premier lot de matériel et je ne dispose du logiciel correspondant que depuis novembre. La pression amicale mais réelle pour commencer les projets va aller augmentant. J’ai un groupe de 16 élèves et un autre de 15 dans une salle qui est déjà trop étroite pour recevoir proprement 14 élèves en travaux pratiques et avec un matériel réduit qui ne me permets qu’un choix très restreint de sujets. La phase passée en projet sera cauchemardesque pour l’enseignant et la fraction d’élèves sérieux. Le dernier mois de cette année de première sera passé en activités plus classiques. A la rentrée 2012 les élèves sont maintenant en terminale, j’ai les tables de travail prévues dans une salle provisoire de 80 m² au lieu des 140 m² prévus. Il est difficile de bouger, le travail en travaux pratiques reste possible et je couvre ainsi la partie communication réseau de référentiel au moyen d’un logiciel de simulation. Je ne dispose pas du matériel support. On me bricole une salle de 150 m² à partir de deux salles de cours séparées par un couloir et j’attaque les projets dans ces conditions. Le couloir sera abattu aux vacances de février. Pendant ce temps nous avons appris que la note du bac porterait uniquement sur le projet final est que la note serait constituée de deux parties égales, une attribuée par un jury en fin d’année suite à une soutenance orale avec support informatique, l’autre attribuée par l’enseignant de l’année au vu du travail fourni par les élèves. Les critères d’évaluation portent principalement sur la gestion de projet et la démarche de développement durable. Il est explicitement exclu de juger les élèves sur les performances et la réussite du projet. Ceci appelle deux remarques. La première est que les critères sont inadaptés, les élèves sont incapables de concevoir et même de gérer un projet par eux-mêmes. De plus la démarche de développement durable est une plaisanterie en spécialité SIN où l’obsolescence programmée est la règle. Comment note-t-on alors les élèves ? A l’estime, en fonction de critères autres, l’inspection le sait mais ne veut surtout pas que la chose soit dite. Du coup cette note relève
"du grand n’importe quoi" et ne respecte aucune règle d’équité. Elle est attribuée par un enseignant seul qui connaît ces élèves depuis au moins un an et compte coefficient 6 ce qui écrase les autres matières. Cela viole l’esprit du baccalauréat dans les grandes largeurs. Je considère que ceci est une infamie et je me refuse à recommencer. L’ensemble du corps inspectoral est criminel ou lâche ou les deux d’avoir laissé faire une chose pareille. Cette mécanique est conçue dans une idée de concurrence entre les enseignants mais aussi entre les établissements pour créer une dynamique de très bonnes notes à l’examen y compris et surtout si elles n’ont aucun sens. Vous avez l’explication des excellents résultats du cru 2013 du baccalauréat au moins pour la filière technologique. Cela fait plus d’un an que je me plains à mon syndicat de cet état de fait. Pas un seul compte-rendu ni localement sur Marseille ni à un plus haut niveau n’en fait mention. Je suis tout seul à avoir des problèmes de conscience. Ou alors le syndicat est activement complice de l’état de fait, le responsable local me dis : "mais non Pierre tu n’es pas tout seul". En attendant je ne vois aucune réaction et ce chez aucun syndicat. Que penser ? Soit nous sommes muselés, soit je suis le dernier idiot dans son coin. De toute façon je n’accepte pas cette situation. Je pense au niveau toujours plus problématique des élèves, autrefois on savait parler et écrire un français très convenable après 5 ans d’étude primaire. Aujourd’hui les élèves bachelier maîtrisent mal la langue, ne savent plus estimer des chiffres après 12 ans d’études. Cherchez l’erreur. La réponse de l’institution est : "oui mais les élèves savent faire d’autres choses". Je suis bien placé dans ma spécialité pour savoir que cela n’est pas vrai ! Les élèves ne maîtrisent rien ou presque des techniques numériques d’aujourd’hui. Tout ce qu’ils savent faire est jouer et surfer sur internet. Cela ne fait pas une compétence professionnelle. Les médias nous rebattent les oreilles sur la perte de compétitivité du pays en laissant entendre que le coût du travail est trop élevé. Cette présentation pèche par une omission grave. La réalité est que le travail en France est trop cher pour ce que les travailleurs sont capables de faire véritablement. Et là, la responsabilité de l’éducation nationale est écrasante. Qui osera le dire ? J’essaye mais je me sens bien petit. J’essaye de créer un maximum d’émoi sur la question. J’aurais pu m’immoler par le feu au milieu de la cour le jour de la rentrée des élèves, cela aurait eu plus d’allure mais je ne suis pas assez vertueux pour cela. Quand vous lirez ce texte je serai déjà mort.
Pierre Jacque enseignant du lycée Antonin Artaud à Marseille

Messages

  • Je ne peux que vous confiez ma tristesse par rapport à cet acte désespéré.
    Enseignant en technologie depuis de nombreuses années je comprends et ressent sa souffrance.
    Mon respect et mes condoléances les plus sincères pour sa famille.
    Dominique Sauzeau

  • Salut Camarade !
    Une réforme du même type a été menée à l’encontre des travaux manuels éducatifs qui permettaient à chaque élève d’explorer et d’accroître sa motricité fine grâce à des matières aussi différentes que le bois, le métal, le carton, la poterie, la couture, la cuisine et j’en oublie !
    Supprimer la cuisine et la chimie alimentaire qui allait avec, nous a mené droit à la génération MacDo ! Pour ne prendre que ce seul exemple ! Comment peut on éduquer alimentairement correctement ses enfants quand soi même on est pas formé ? Comment alors défendre la cuisine qui à fait la renommée de la France !
    Je sais, la cuisine, le bien-manger, ça ne fait pas sérieux ! Mais désolé, ça fait parti de l’éducation de nos enfants.
    Idem pour les activités manuelles qui faisaient assimiler bien des notions de mathématiques !
    Moi aussi, maintenant, j’enseigne la technologie ! Je fais de la commande numérique, de l’informatique, des projets ! J’aime ce que je fais ! Et cette année, on me demande d’enseigner ça en classe entière, 28 à 29 par classe ! Dans une salle trop petite pour accueillir tout ce monde, avec pas assez d’ordinateurs, pas de matériel ! Quel gâchis ! J’ai 59 ans et j’irais jusqu’au bout, je ne craquerai pas comme l’a fait mon amie Monique qui elle n’a pas supportée la réforme des travaux manuels, qui a été déqualifiée et ne l’a pas supporté elle non plus !
    Repose en paix Camarade
    Jacques

  • La plupart des profs de (ex)STi vivent ce type de souffrances et gèrent comme ils peuvent.
    Cela est sans doute bien peu comparé à ce que vivent aujourd’hui sa famille et ses proches…
    Mes pensés les accompagnent.
    Fred Bernard.

  • J’adresse toute ma sincère compassion aux proches de Pierre Jacque. Son geste m’a bouleversé et en même temps depuis 2011 je pense souvent que cela est malheureusement possible ...
    J’ai été prof en STI Génie Mécanique pendant 30 ans jusqu’en 2011 et, comme beaucoup de collègues, passionnément investi dans mon travail. Nous avions foi en notre métier. La façon dont la réforme STI2D s’est mise en place a généré frustration, incompréhension, souffrance. Beaucoup de profs se sont sentis lâchés, oubliés ou même sacrifiés. Toute la chaîne hiérarchique s’est soit disant occupée de tout. Mais comment ? Froidement et surtout sans expérience d’une gestion de ressource humaine d’ampleur. Quel amateurisme et pour finir quel gâchis ! Bon nombre de collègues sont écœurés. J’éspère que ceux qui restent en poste pourront rebondir et je leur souhaite de réussir à trouver le moyen de tenir bon pour qu’il n’y ait plus de Pierre Jacque.

  • Pierre,
    Cette décision ultime de ne pas cautionner des décisions aveugles et irresponsables (espérons cette explication à l’hypothèse d’une organisation délibérée...) vous grandit aux yeux de chacun, et pourtant rien ne justifie le sacrifice de votre vie ! Que vos proches trouvent une consolation dans votre immense professionnalisme qui lui n’aura pas trahi la sincérité de votre attachement au service public et à la valorisation de notre jeunesse, notre avenir.

  • Sincères condoléances à la famille,
    Les syndicats devrait faire un questionnaire aux Ex prof de STI (matière que l’on maitrisé tous d’après nos notes pédagogiques avant 2010) car l’année dernière je fus inspecter le 02/10/12 et ma note n’est pas pas relever car l’IPR a confondu Enseignement Transversal et Approfondissement et celui-ci etait appuyé par le CdT.
    Je continue cette année mais plus avec la même volontée et de plus il faut retrouver de nouveaux projets.
    Allez COURAGE chers collègues. La technologie VIVRA !

  • La colère monte en moi d’un cran supplémentaire. J’espère qu’il y aura des gens pour assumer leur part de responsabilité et qu’ils ne se cacheront pas derrière l’infamie de « il avait des problèmes personnels et/ou familiaux ». Toutes mes pensées vont à la famille de Pierre Jacque

  • Tout d’abord, mes condoléances à tous les proches de Jacques, c’est avec émotions que je viens de lire sa lettre et tout ce qu’il a rédigé est sincère. Je suis encore prof mais plus ce pourquoi j’ai adhéré à ce métier depuis 25 ans. La technologie et les sciences technologiques ne valent plus un clou. Les clous sont aux placards, les marteaux avec mais on nous demande de faire découvrir les marteaux et clous via internet et les logiciels de simulation. "C’’est en forgeant que l’on deviend forgeron", pas avec ou grâce aux nouvelles pédagogies misent en place à l’aveugle. Les profs sont seuls, les inspecteurs ne servent à rien, ils devraient nous aider mais la critique est plus facile que les encouragements.
    Mes pensées sont pour toi, ta famille et pour tous ceux que tu as accompagné tout au long de ta carrière de professeur. Thierry B

  • D’abord, toute ma sympathie à la famille et aux proches de Jacques, en pensant aussi aux élèves qu’il a formés et qui ont sans doute appris cette nouvelle avec peine.

    J’ai quitté le métier depuis cinq ans et je partage totalement la description de la dégradation de l’enseignement technologique qui était déjà bien amorcée depuis des dizaines années par des « réformes ». jamais concertées, jamais évaluées, jamais poursuivies.
    Mais elle révèle le mal bien plus profond de l’École en générale à qui on ne donne plus les moyens de faire fonctionner « l’ascenseur social » dès la maternelle.

    Pour réussir dans le Technique, il faut (entre autre) savoir lire et comprendre une notice en français et en anglais, avoir des compétences en mathématiques, en physique (électricité et mécanique, chimie, ... ) ; où sont-elles enseignées (mais on vient d’ailleurs de supprimer les professeurs de physique appliquée comme ont avait arrêté le recrutement des professeurs de génie électrique et mécanique) ? quelles relations entre ces enseignements ? combien d’heures hebdomadaires d’enseignement faut-il pour tout assimiler ?

    Le baccalauréat technologique a permis à un grand nombre d’élèves de réussir et d’accéder aux études supérieures par un mélange judicieux de théorie (de bon niveau) et de travaux pratiques qu’il aurait fallu généraliser aux autres filières ;
    Au lieu de cela, l’institution a réduit les horaires, vidé les contenus, fermé les classes passerelles entre l’enseignement professionnel (CAP, BEP) et l’enseignement technologique qui étaient des classes de réussite, créé un baccalauréat professionnel d’abord en 4 ans réduites à 3 en prétendant que le niveau atteint permettait de réussir dans les sections de techniciens supérieurs ce qui n’est avéré que par l’abaissement du niveau de celle-ci.

    Depuis des décennies, la société méprise le travail dans les domaines technologiques et les élèves sont orientés dans ces filières par la négative : bas salaires, conditions de travail difficiles, avenir bouché, délocalisation, chômage, pas de reconnaissance médiatique (tu seras footballeur mon fils, pas chaudronnier), ... Qu’est-ce qui pourrait les inciter à s’investir dans leurs études ?

    Mais les Professeurs ont aussi leur part de responsabilité dans cette situation (les syndicats ne sont constitués que par des professeurs bénévoles).
    Certes, ils font de gros efforts personnels pour leur formation continue alors que l’institution ne l’organise pas. Ils ne plaignent pas leur peine et leur temps pour rendre les conditions de travail de leurs élèves plus acceptables (dépannage des matériels, agencement des salles, informatisation, contact avec l’industrie, ...)
    Mais ce sont eux qui ont la responsabilité de leurs cours, des évaluations, qui corrigent les examens et décernent les diplômes (cadres A de la fonction publique = travail de conception). S’il y a 85% de réussite aux examens alors que les compétences sont absentes, à qui la faute ? Ce sont eux aussi qui participent à l’orientation des élèves dans les différentes filières (tu n’es pas bon, tu finira dans les technique ...)
    Déjà la réforme du baccalauréat « F2 » (ma spécialité, devenu STI Génie électronique puis STI2D) en 1985 a fait passer le taux de réussite de 50% à 80% ... mais l’enseignement avait-il changé ?
    Qui s’est élevé contre cela ? Qui accepte encore ? Bien sûr, c’est un taux valorisant pour les professeurs ... et leur hiérarchie. Mais quel avenir pour les Élèves et pour l’industrie française que les financiers massacrent déjà pour leur seul profit ?

    En ce sens, le sacrifice de Jacques (car c’est un sacrifice) peut provoquer une onde de choc que j’appelle de mes vœux. Ce serait lui rendre grâce et peut-être une (bien maigre) consolation pour ses proches que je salue encore.

  • Les réformes se succèdent à un rythme si rapide dans l’éducation nationale, qu’en fin de carrière certains enseignants se sentent dénigrés, comme s’ils avaient mal fait leur travail pendant toutes ces années passées. Personnellement je l’ai vécu et c’est très difficile.
    Condoléances à cette, famille si injustement atteinte.
    Une enseignante à la retraite

  • J’étais sa femme, je suis enseignante moi-même, et non, il n’avait pas de problèmes personnels ni familiaux autres que ceux dus à la tristesse exprimée dans sa lettre et provenant du massacre de son métier.

    A ses obsèques, il y avait plus de 400 personnes, famille, collègues (du privé et du public), amis, parents d’élèves ... j’ai essayé d’éclairer sa lettre d’adieu en racontant comment il était vu par ses proches, ses élèves ... mon texte est ici : http://www.aix.snes.edu/spip.php?article1737.

    Alors, certes, il n’était pas seul, mais c’était un peu tard.

  • Ne l’oublions pas.

    Pierre Jacque, professeur d’électronique en classe de « STI-2D » au lycée Antonin Artaud à Marseille s’est donné la mort à la veille de la rentrée scolaire de septembre. Il a laissé une lettre très détaillée et bouleversante expliquant son acte en dénonçant l’évolution du métier et la réforme aberrante des bacs STI, les regroupant dans un bac unique appelé STI-2D (Sciences et Techniques Industrielles - Développement Durable).

    Je viens de lire les hommages de sa femme Françoise, lors de ses obsèques jeudi dernier et celui d’Alain Barlatier au nom de l’intersyndicale. Je dois dire que j’ai été très ému en lisant les hommages de cette femme qui l’aimait et de ses collègues qui l’appréciaient.

    Comment un homme, père de deux enfants, peut-il se suicider pour des raisons professionnelles et encore plus dans l’enseignement public ? Comment un professeur totalement investi dans son travail, ayant la confiance de ses élèves peut-il mettre fin à ses jours ? Faut-il qu’il n’ait eu aucun espoir en l’avenir ? Faut-il qu’il n’ait pas pensé à ce qu’une lutte collective soit efficace contre les injustices et contre les réformes absurdes ? Faut-il qu’il ait été si isolé pour ne pas confier son désespoir à d’autres ?

    Il souhaitait que son acte soit un détonateur contre la réforme des bacs STI, il ne faudrait pas que dès demain il soit oublié. Certes, son suicide est démesuré par rapport à cette réforme rétrograde. Mais comme le dit sa femme il a été miné par le désespoir à force de vouloir bien faire pour ses élèves sans les moyens financiers et matériels nécessaires. De plus, avec ce nouveau bac, il dénonce l’institution qui triche pour obtenir des résultats convenables. Combien d’autres enseignants souffrent sans rien dire face à cette situation ?

    De cette situation, justement, il y a des responsables. En premier lieu le ministre Luc Chatel et ses conseillers qui ont torpillés tous les bacs STI avec leurs originalités et l’acquis de dizaines d’années d’expériences pour en faire un ersatz de bac technologique fourre tout avec un enseignement transversal délirant et demandant aux professeurs une polyvalence correspondant à des dizaines de métiers. Mission quasi impossible ! Le tout avec une formation bidon pour les enseignants.

    Depuis un an Vincent Peillon et son ministère sont incapables de remettre en cause une réforme contestée par quasiment tout le monde de l’enseignement technologique et même, c’est un comble, par les entreprises ! L’an dernier, il imposait aussi un changement de discipline aux profs de STI , avec des conséquences néfastes pour ces derniers qui se trouvent désormais en passe d’être envoyés en collège pour certains, enseigner la technologie auprès d’un public d’élèves inconnu pour eux, après des années à n’avoir enseigné qu’en lycée technologique. Et tout ça pourquoi ? Pour gagner des postes de profs en regroupant tous les bacs technologiques pour faire des économies ! L’exemple du génie civil est significatif. Une commission avait préparée pendant des mois la rénovation du bac STI « génie civil » qui faisait l’unanimité avec la création à sa place d’un bac spécifique « Architecture et Construction ». Et bien à la poubelle le travail de cette commission ainsi que les formations qui avaient déjà commencés ! Malgré les protestations de l’association des profs du BTP, de syndicalistes et d’élus, le ministre et l’inspection générale sont restés sourds à tous les arguments, notamment de garder ce bac spécifique aux métiers de la construction.

    Certes, d’autres tentatives de contestation ont eu lieu avant la mise en place du bac STI-2D : pétitions, motions, livre blanc et manifs notamment, mais pas en assez grand nombre pour faire reculer le ministère. C’est bien dommage.

    Aujourd’hui, c’est un livre noir qui serait à écrire sur les méfaits de ce bac STI-DD.

    Pierre Jacque met aussi en cause dans sa lettre… les syndicats. C’est vrai certains ont accepté cette réforme, d’autres ont fait le minimum …syndical et fort heureusement il y en a eu pour essayer de mobiliser contre ! Mais aussi beaucoup de collègues n’avaient pas, à l’époque, conscience de l’importance des changements liés à ce nouveau bac. De plus, la filière professionnelle n’est pas très vendeuse dans les médias, peu d’articles, peu de reportages des journalistes dans ce domaine. Il en est d’ailleurs de même pour le suicide de Pierre Jacques.

    Lorsque j’ai appris son décès et lu sa lettre posthume, je m’imaginais lui dire avant son acte fatal : « Pierre ne fait pas le con, ta vie ne vaut pas cette énième réforme détestable, il y a aussi des combats à mener pour un autre monde fraternel, et on a besoin de toi dans cette bagarre ! ».

    Et on a besoin de tout le monde…

    Philippe Bua Paris
    Ex-professeur de génie civil
    Syndiqué au SNES-FSU
    Adhérent à l’APMBTP
    Le 09 septembre 2013

  • J’apprends tardivement le geste de ce collègue, j’en suis navrée. Lorsque Lise Bonnafous s’est immolée par le feu en octobre 2011, l’institution s’est dédouanée : le ministère de l’Éducation Nationale avait pourtant le devoir de procéder à un état des lieux pour éviter que cela ne se reproduise, il n’a rien fait. Pire, l’institution a minimisé la portée de cet acte en mettant en avant "des difficultés personnelles", en mentant éhontément, disant qu’elle était suivie, ce que ses collègues ont formellement démenti.

    Les statistiques sur le suicide des enseignants et autres personnels de l’Éducation Nationale, sans parler de celui des élèves sont opaques et ne font l’objet d’aucune communication. Le courrier de Monsieur Jacque en dit long sur l’ineptie des "réformes" que nous avons subies. J’étais professeur certifié d’espagnol, j’ai renoncé à exercer mon métier pour des raisons similaires à celles évoquées par Monsieur Jacque : en conscience, je ne pouvais pas me plier aux directives de la dernière réforme du baccalauréat (sujets "maison" de compréhension orale et examen d’expression orale d’élèves de l’établissement ne garantissant pas la neutralité requise pour un examen dont le caractère national n’est plus effectif en S et en ES, poids dogmatique du CECRL et explosion des critères d’évaluation, course aux projets voyants et plus ou moins creux, concurrence entre établissements, entre collègues, individualisme galopant, opacité des critères d’évaluation et de promotion interne, méthodes de management recourant aux pressions et à l’abus de pouvoir...).

    J’ai pris ma retraite anticipée afin de ne pas courir le risque de voir ma santé se détériorer au fil des années, considérant comme un vrai danger pour ma santé mentale l’absurdité croissante qui gangrène l’institution sans que les syndicats ne tirent la sonnette d’alarme et que les personnels ne se mobilisent. A 46 ans, ma reconversion n’est pas garantie et ma famille est brutalement plongée dans la précarité puisque ma pension de 765 euros bruts au bout de 21 ans de métier, si elle est un privilège vis à vis des autres catégories socio-professionnelles, ne me permet pas de subvenir décemment à l’entretien de ma famille (deux enfants à charge).

    Monsieur Jacque n’était pas seul, il est inouï qu’il en soit arrivé à cet acte désespéré, il incombe à l’institution de prendre des mesures pour garantir l’intégrité physique et morale des personnels et des élèves. De mon côté, j’ai alerté le Recteur de l’Académie de Rennes et le Ministre de l’Éducation Nationale des motifs de ma défection, je ne m’attends pas à recevoir de réponse. Lorsque Monsieur Fabius a eu à répondre de ses actes suite au scandale du sang contaminé, il a plaidé "responsable mais pas coupable", de mon point de vue, les autorités ne pourront pas se cacher derrière leur petit doigt après toutes les alertes qui sont lancées par des professionnels comme Lise Bonnafous, Monsieur Jacque et tant d’autres, je salue leur honnêteté, leur sincérité, leur courage.

    Il est inacceptable et profondément injuste que leur engagement coûte si cher à leurs familles.

    Anne-Léa Le Goff, professeur certifié d’espagnol en retraite anticipée depuis le 1er septembre 2013, Brest.

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