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Marseille. Théâtre des Bernardines. ’Sentinelles’ de Jean-François Sivadier montre que ’l’artiste, c’est le rival du monde’

vendredi 21 janvier 2022

Au départ « Le naufragé » signé Thomas Bernhard où l’on trouve cette pensée : « Au fond nous voulons être piano, dit-il, non pas homme mais piano, notre vie durant nous voulons être piano et pas homme, nous fuyons l’homme que nous sommes pour devenir entièrement piano, et pourtant cela échoue nécessairement, et pourtant nous ne voulons pas y croire. (…) L’interprète au piano (il ne disait jamais pianiste !) est celui qui veut être piano, et je me dis d’ailleurs chaque jour, au réveil, je veux être le Steinway, non point l’homme qui joue sur le Steinway, c’est le Steinway lui-même que je veux être ». Ces quelques phrases Jean-François Sivadier les a placées en exergue de sa pièce « Sentinelles » publiée aux éditions "Les Solitaires intempestifs".

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Julien Romelard, Samy Zerrouki, et Vincent Guédon dans Sentinelles ©Jean-Louis Fernandez

Quant au roman de Bernhard lui-même -construit comme une suite de variations musicales, un immense soliloque, dans lequel l’écrivain interroge les rapports entre trois amis- il a servi de base au travail de dramaturgie et de mise en scène d’une pièce hors normes, admirable, exemplaire, drôle et bouleversante. Ces trois amis trois pianistes virtuoses décrits par Bernhard promis à une brillante carrière, à savoir Werheimer, que l’on appelle « le naufragé », Glenn Gould et le narrateur lui-même, on les retrouve dans « Sentinelles » s’appelant Mathis Schielmann (un génie parmi les trois), Swan Estovan, et Raphaël Desparnès. La pièce « Sentinelles » raconte l’histoire de trois jeunes artistes, pianistes et virtuoses qui se rencontrent dans leur adolescence et deviennent inséparables.

A la suite d’un concours international de piano, pour des raisons plus ou moins mystérieuses, ils se trouvent séparés pour toujours. Aussi dissemblables que complémentaires, chacun des trois admirant chez les deux autres ce qui lui manque, ils s’épaulent et se combattent dans un jeu d’équilibre délicat. Une histoire comme un prétexte à interroger les courants violents et antagonistes qui peuvent s’affronter, s’accorder ou se confondre dans le rapport secret que chaque artiste entretient avec le monde.

« La musique est un prétexte »

De l’aveu de Jean-François Sivadier la musique est évidemment un prétexte. « On avait surtout envie de rêver autour des questions que peuvent se poser un acteur, un metteur en scène, un danseur, un musicien, explique-t-il, ce qui est important, c’est la solitude qu’implique l’exercice du piano. La solitude du concertiste qui ne peut jamais se reposer sur l’échange avec l’autre. Donc, effectivement, on aurait pu imaginer trois auteurs, trois peintres, trois violoncellistes... » En tous cas, des artistes qui ne peuvent avancer que seuls, face à eux-mêmes.

Dans le roman, cette solitude s’accompagne de la fascination énorme qu’exerce Glenn Gould sur ses deux amis. Et l’un des enjeux de cette histoire, c’est la manière dont cette fascination va venir contrarier, ou affirmer davantage, l’amitié entre les trois hommes. « Avec les acteurs, on a cherché à exagérer la puissance de cette complicité, et l’impossibilité pour chacun de se passer des deux autres, tout en accentuant leurs différences de point de vue quant à leur rapport au monde et la manière d’exercer leur art. On a donc imaginé trois formes de courants artistiques, comme trois couleurs, comme les trois mouvements qui peuvent se contredire ou s’accorder dans le cœur, dans la tête, dans la démarche de chaque artiste : le premier ne parle que de transcendance, de verticalité, de poésie, de la nécessité pour l’art de montrer la beauté qui serait, seule, capable de transformer le monde. Le deuxième prétend que l’art n’est rien s’il n’est pas politique, immédiatement tourné vers l’autre, que l’artiste doit s’engager dans un rapport direct, horizontal, frontal, avec le monde, pour soulager les peines de l’existence humaine ».

Pour le troisième, l’art est avant tout une aventure personnelle, a-politique, une quête intérieure, introspective. Il doit, purement et simplement, se couper du monde, car, comme dit Malraux : « Les grands artistes ne sont pas les transcripteurs du monde, ils en sont les rivaux ». L’art pour l’art en quelque sorte. Sentinelles pourrait ressembler, au bout du compte, à une conversation sans fin, entre trois artistes, à la fois liés et irréconciliables, engagés chacun dans une de ces trois directions... « Une conversation à la fois légère et venimeuse, de celles qui peuvent se tenir entre des acteurs qui préparent un spectacle et qui se disputent, avec respect mais intransigeance, sur leur rapport au théâtre. Une conversation qui durerait toute une vie, comme un prétexte à évoquer les courants violents et antagonistes qui peuvent s’affronter, s’accorder ou se confondre, dans le rapport secret que chaque artiste entretient avec le monde », disait-il en 2020.

Les trois questions kantiennes

Le vrai sujet de « Sentinelles » c’est une projection artistique des trois questions kantiennes à savoir « Qui suis-je ? », « Que dois-je faire ? » « Que m’est-il permis d’espérer ? » Tout au long des deux heures vingt Jean-François Sivadier y répond en arpentant plusieurs pistes, telles que des analyses précises sur les rapports de l’homme avec l’art. Citant par exemple Malraux qui affirmait : « L’artiste, c’est le transcripteur du monde. L’artiste c’est le rival du monde », évoquant le film « Roma » de Fellini où tout s’évapore sous les yeux impuissants d’ouvriers ayant en creusant pour construire le métro, mis à jour une ancienne villa romaine, faisant dire à Swan que « Mozart c’est l’enfance, un alchimiste du sentiment », il truffe son texte d’anecdotes émouvantes et drôles comme la façon dont le public a réagi avec empathie et affection quand La Callas loupa son contre-fa de la Reine de la nuit comprenant qu’elle n’était plus une divinité mais une femme qui faisait seulement son métier, ou quand au festival d’Aix le chef William Christie agacé par les spectateurs qui toussaient leur lança : « Je vous rappelle que vous êtes dans un auditorium et pas dans un sanatorium ».

Les sentinelles ou comment être gardiens de son frère ?

Drôles ou émouvantes les histoires développées par l’auteur dans des scènes très courtes et très denses explorent des mondes très hétéroclites. On verra comment des chercheurs américains se sont aperçus que la production de lait augmente de 7,5 % chez les vaches qui écoutent de la musique. On assistera surtout comme point final de cette œuvre solaire au déroulement du Concours Tchaïkovski comme l’ont vécu les trois protagonistes. On suivra surtout au-delà de leurs parcours artistique le respectif et commun le périple spirituel d’amitié des trois garçons d’aujourd’hui rêvant de marquer de leur empreinte la vie d’autrui. Sentinelles dit le titre… Ce sont en général des soldats qui font le guet pour la garde d’un camp. Ici ce sont trois amis qui peuvent se penser gardiens du frère en face de lui, un frère qui est son double son contraire, son prolongement. Gardien de son (ses) frère(s) Mathis l’est assurément. Tout comme Raphaël, et Swan. Et magie de la pièce sur scène cela se voit et s’entend. Jean-François Sivadier offre à ses acteurs des rôles en or en les dirigeant avec magie.

Mise en scène et acteurs magiques.

On ne peut oublier les scènes où chacun des comédiens mime un morceau de piano joué en virtuose. Aucun piano sur scène mais un éclat de clarté à la fois intérieur et extérieur avec un sens de l’ellipse, une présentation par touches successives de souvenirs d’enfance, dans une volonté de souligner les silences et les regards entre les personnages. Dire que les trois comédiens sont complémentaires est un euphémisme. Vincent Guédon (Mathis) qui avait impressionné chacun dans le spectacle « Un ennemi du peuple » avec déjà une mis en scène de Sivadier, Samy Zerrouki (Swan), assistant entre autres de Thomas Jolly sur Thyeste, et Julien Romelard (Raphaël), jouent avec une complicité de tous les instants. Les entendre parler de la différence entre l’admiration et l’amitié demeure un des moments forts de la pièce. Comédiens qui sont autant instinctifs que réflexifs, très physiques aussi avec un sens inné de l’introspection psychologique, ils ont travaillé avec une chorégraphe et nous émeuvent autant qu’ils nous impressionnent.

« Jean-François nous a demandé d’improviser, et cela nous a conduit vers une construction personnelle et collective de nos rôles », confie Julien Romelard, (formé entre autres par Christophe Maltot acteur tellurique chez Olivier Py) qui est aussi metteur en scène, et membre du collectif du Nouveau Théâtre populaire. On sent aussi chez les trois comédiens une sincère amitié, un vrai respect, se rendant disponibles pour défendre uniquement leurs textes. Comme s’il s’agissait d’un trio incarnant la musique de Schubert, l’auteur de l’Arpeggione (piano-violoncelle) dont on entend quelques mesures. Et puis pour les accompagner Jean-François Sivadier, en architecte des sons, des images et des déplacements des uns et des autres orchestre l’ensemble avec rigueur et fantaisie. Il donne à entendre des morceaux très différents, allant du Concerto N°2 de Rachmaninov avec cette célèbre ouverture où le piano précède l’orchestre à une chanson de Barbara célébrant le piano. Tout s’enchaîne, tout se superpose, tout se confond, tout se différencie avec des jeux de lumière magiques signés Jean-Jacques Beaudouin. Notons que Jean-François Sivadier qui dédicacera son ouvrage chez Maupetit à Marseille le samedi 22 à 11h signe un chef d’oeuvre autant sur le fond que dans la forme.
Jean-Rémi BARLAND

Sentinelles de Jean-François Sivadier jusqu’au samedi 29 janvier à 20 heures au théâtre des Bernardines au 7, boulevard Garibaldi - 13001 Marseille - Renseignements et réservations sur lestheatres.net
Dédicace : le samedi 22 janvier à 11 heures - Librairie Maupetit
Rencontre avec Jean-François Sivadier, auteur et metteur en scène - 142, La Canebière -13001 Marseille - Entrée libre dans la limite des places disponibles
Plus d’informations au 04.91.24.35.24 ou sur maupetitlibraire.fr

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