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Nouveau Sommet à Montpellier : Jour 1 de nouvelles relations Afrique-France ?

jeudi 14 octobre 2021

Le Président de la République Emmanuel Macron était à Montpellier pour le Nouveau Sommet Afrique-France. Après un passage sur des ateliers, le Président a participé avec le Professeur Achille Mbembe, théoricien du post-colonialisme, à un échange en plénière. Au cours de ce sommet, le président de la République a annoncé plusieurs mesures -en réponses à la contribution du Professeur Achille Mbembe- au rang desquelles : la mise en place d’un fonds de soutien à la démocratie : 30M€ sur trois ans ; la création d’une Maison des mondes africains et des diasporas...

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Débat exceptionnel et sans filtre entre le président de la république et 11 pépites africaines (Photo capture d’écran)

C’est un événement historique qui vient de se dérouler à Montpellier avec le Sommet Afrique-France. Il restera soit, comme le moment où l’écriture d’une nouvelle page a commencé, soit comme une occasion manquée. Mais il restera tant la forme était originale, une rencontre entre le Président de la République et une jeunesse africaine représentée par onze « pépites », tant par la force de l’échange.

Il aura été question de demande de pardon, de reconnaissance, de fermeture des bases militaires françaises d’en finir avec la notion d’aide pour s’inscrire dans une logique de co-construction de démocratie...

Sur ce point Emmanuel Macron plantera le décor. S’il considère qu’en Afrique « trop de pays des systèmes ne permettent plus de faire émerger de nouveaux talents ». Il importe de resynchroniser le personnel politique avec les sociétés : « Des pays jeunes sont dirigés par des personnes un peu trop âgées et depuis trop longtemps au pouvoir ».

« La démocratie c’est fragile »

Mais point question de se poser en donneur de leçon, il précise : « La démocratie c’est fragile, c’est un combat matin, midi et soir. On pense avoir pris un centimètre, on le perd le lendemain parce que les forces de régression sont toujours là. Parce qu’il y en a toujours pour penser que la haine de l’Autre est plus efficace que d’essayer de comprendre et d’instaurer une relation digne. Ce combat on veut le mener en Afrique mais on doit le mener aussi en France et en Europe. Et puis comment ignorer que nous avons mis plusieurs siècles après la Révolution pour faire vivre une démocratie ? Il faut accepter le cheminement de chacun et cela ne marchera que si c’est vous qui faites ce chemin ».

« L’espoir de faire communauté ne nous habite plus »

Dès la première intervention le ton est donné : « Les relations entre l’Afrique et la France doivent changer. Le lien est distendu, la relation est abimée. L’espoir de faire communauté ne nous habite plus ». Mais cette première pépite ajoute : « Non à une rupture car c’est destructeur et on ne peut se la permettre dans un monde qui se complexifie. C’est ensemble que nous parviendrons à relever les défis ». Pour cela, une deuxième pépite, venue du Kenya, invite à mettre un terme à la France-Afrique et signale : « On ressent encore tous les jours la douleur de la colonisation. Et l’absence de reconnaissance forte débouche sur un scepticisme. Ce déni dans lequel la France se complet ne fait de bien ni aux uns ni aux autres. On veut un engagement fort de votre part ». Ce jeune, de Côte d’Ivoire, imagine être en 2030 : « La France a assumé sa responsabilité. Dès 2023 elle est sortie du déni en évitant le piège de la pureté. Le travail de mémoire sur l’esclavage et la colonisation est fini. Les œuvres sont restituées. Elle nourrissent une nouvelle relation car elles circulent. Le vocabulaire a évolué, on ne parle plus d’aide mais de partenariat, de coconstruction. On entre dans l’aire des relations d’égal à égal et la relation est vivante car elle est portée par de nombreux acteurs. Les échanges partenariaux se font avec la société civile reconnue comme un interlocuteur crédible et légitime. L’Afrique a sa propre monnaie librement gérée, le bases militaires sont fermées ; (...). En 2030 l’Afrique sera source d’innovations et de solutions pour elle et pour le reste du monde ».

« Il importe de se débarrasser de l’aide car elle rend esclave »

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Emmanuel Macron et l’entrepreneuse burkinabè Ragnimwendé Eldaa Koama pour qui "l’aide rend esclave" (Photo capture d’écran)

Pour l’entrepreneuse burkinabè Ragnimwendé Eldaa Koama : « Il importe de se débarrasser de l’aide car elle rend esclave. Cela fait près d’un siècle qu’il y a de l’aide au développement en Afrique et cela ne marche pas. L’ Afrique se développera par elle-même dans l’indépendance ». Et elle ajoute : « Si les relations entre les pays africains et la France était une marmite eh bien cette marmite est sale. Je vous invite à la récurer par des actions concrètes. Si vous ne le voulez pas alors nous ne mangerons pas et vous serez seul à table ».

« Nous recevons des insultes parce que nous avons accepté de venir »

Un jeune Sénégalais tient à préciser : « Nous recevons des insultes parce que nous avons accepté de venir. C’est une réaction de colère, de tristesse. Nous avons un passé. Mes grands-parents me racontent la colonisation, mes parents la France-Afrique ». Mais, à Montpellier, poursuit-il :« Nous sommes réunis pour discuter d’un futur souhaitable. Un futur qui n’est pas possible tant que le passé n’est pas pensé, reconnu. Ce passé est lourd et continue à peser. Je vous invite à demander pardon au continent africain, à arrêter de collaborer avec les présidents dictateurs, à retirer vos bases d’Afrique ». Il est également demandé au Président de changer le nom de l’AFD (Agence Française du Développement).

« Notre objectif est d’accompagner le développement »

Emmanuel Macron répond. Concernant le vocabulaire il précise ne pas parler d’aide mais d’investissement solidaire. « Et je ne pense pas que l’on va développer un continent, notre objectif est d’accompagner le développement. Je suis d’accord à ce propos pour changer le nom de l’AFD. D’accord aussi pour considérer que nos méthodes ne changent pas assez vite même si aujourd’hui la moitié du budget de l’AFD ne passe plus par le gouvernement il faut aller plus loin ». Concernant le lien à la société civile, il note : « Il y a des gouvernements démocratiquement élus en Afrique, nous les accompagnons. Il y en a d’autres avec qui nous haussons le ton et où nous soutenons des projets de la société civile. Après, je suis d’accord pour laver la marmite mais on ne la changera pas et il y aura toujours des traces ».

« On doit bâtir une vraie monnaie régionale »

A propos du Franc CFA le Président Macron avance : « On m’a dit à Ouagadougou que ce Franc CFA était humiliant eh bien aujourd’hui il n’y a plus de réserves sur le compte du Trésor, les réserves obligatoires sont gérées par les Africains ». Et, insiste-t-il : « Il faut aller plus loin mais pour cela il faut que la demande soit faite et je veux coopérer à la réussite de ce nouveau système ». Emmanuel Macron parle « d’intégration économique, financière » évoquant « des frontières bizarrement définies et je suis gentil en disant cela car elles ne correspondent pas à une réalité qui est beaucoup plus complexe. Ce que l’on doit faire ce n’est pas seulement se départir du CFA, on est en train de le faire mais on doit bâtir une vraie monnaie régionale. Et c’est aux dirigeants de la région de la porter, de définir son périmètre ».

« Retracer la vérité dans l’éducation faite à nos enfants »

Concernant le pardon Emmanuel Macron considère : « C’est trop facile. Je crois en revanche à une politique de reconnaissance et oui la France a une responsabilité immense. Elle a organisé le commerce triangulaire et la colonisation. Alors je souhaite construire au nom du peuple français ce travail de reconnaissance, ce travail d’historiens, de scientifiques, africains, européens afin de documenter et d’écrire une histoire partagée et de pouvoir retracer la vérité dans l’éducation faite à nos enfants ». D’ajouter : « A côté de ce devoir historique il y a la colère, l’émotion, l’impatience car on a très longtemps refoulé et pour cela il faut aussi un travail artistique ».

« On ne vous demande pas de vous occuper de nos dictatures, on le fait.. »

C’est un jeune de la République de Guinée qui prend la parole : « On ne vous demande pas de vous occuper de nos dictatures, on le fait. Mais, en tant que partenaire, refusez de considérer comme un interlocuteur quelqu’un qui utilise des tripatouillages pour rester au pouvoir. Ne regardez pas le Tchad différemment du Mali, de la Guinée, de la Côte d’Ivoire... Soyez un partenaire des peuples africains pas du syndicat des présidents africains ». Emmanuel Macron reprend : « Concernant le Tchad le Président est tué et c’est l’Union Africaine qui nous a demandé de rester pour la transition. En Côte d’Ivoire le Président annonce ne pas se présenter pour un troisième mandat. C’est formidable. Puis un candidat décède, après ce n’est pas à moi de choisir un candidat, mais la France est très claire dans sa demande de transition et de réconciliation. Au Mali il y a eu un coup d’État militaire que nous condamnons ».

« La conséquence de ce que vous avez fait en Libye »

Concernant les bases militaires Emmanuel Macron souligne : « Jamais nous n’avons créé ou maintenu une base sans la demande d’un État souverain ». Il ajoute : « Je discute avec vous, j’ai aussi des échanges avec des parents qui ne sont jamais allés en Afrique et dont le fils est mort pour éviter un État islamiste. Après nous n’avons pas vocation à rester. Sur le plan militaire je suis favorable à des missions portées par l’organisation africaine et soutenues par l’ONU ». Et d’en venir au fonds de financement de la démocratie : « Il ne peut être au service de la diplomatie française. Il faut que sa gouvernance soit indépendante avec des experts africains ». Mais c’est sur le Mali que cette jeune femme entend revenir : « Ce que nous connaissons au Sahel n’est que la conséquence de ce que vous avez fait en Libye où vous avez oublié l’existence de l’Union Africaine. Vous venez de dire que la France est au Mali pour l’aider, que sans elle il n’y aurait pas de gouvernement actuellement. Mais le terrorisme ne menace pas que le Mali, il vous menace aussi. Alors arrêtez de nous culpabiliser. Vous êtes au Sahel pour corriger l’erreur commise en Libye et en intervenant vous en commettez d’autres. Et arrêtez les discours paternalistes. Nous n’avons pas besoin d’aide mais de coopération et nous sommes liés par l’histoire mais aussi par les dangers et les défis ».

« Les propos inacceptables tenus par des gens au Mali qui n’ont ni la légalité ni la légitimité »

Le Président Macron répond : « Nous ne sommes pas venus que pour nos intérêts quand nous sommes venus en 2013. Par contre, je partage vos propos sur la Libye. Nous n’avons pas respecté la souveraineté d’un peuple et c’est une erreur. Après, je suis sincère et que l’on ne vienne pas alors me traiter de paternaliste lorsque je suis dans la sincérité. Et vous ne pouvez pas couvrir les propos inacceptables tenus par des gens au Mali qui n’ont ni la légalité ni la légitimité ».

« Faisons que l’État aide les aidants »

Une jeune femme marocaine demande pour sa part une amélioration du système de transfert de fonds qu’elle juge pénalisant pour les membres des diasporas qui veulent aider leur pays. « Faisons que l’État aide les aidants ». Emmanuel Macron tient à ce propos à mettre en exergue : « L’Afrique est un territoire de migrations permanentes et l’essentiel de ces migrations est intra-africain, d’Est en Ouest et du Nord vers le Sud et seule une infime minorité migre vers le Nord ». Il en vient aux diasporas : « Elles sont un facteur de développement du continent africain et nous devons construire un cadre de financement privé car ils sont actuellement trop coûteux et pas assez sécurisés. On va changer en lien avec le système bancaire car nous sommes là sur du vrai codéveloppement ». Il rappelle : « Pendant des décennies on a dit aux diasporas qu’elles devaient s’excuser de ne pas être totalement françaises. Mais vous êtes totalement français et vous êtes une chance pour la France ».
Michel CAIRE

Un sommet préparé par Achille Mbembe

C’est Achille Mbembe, théoricien du post-colonialisme, qui a préparé ce sommet Afrique-France auquel, pour la première fois, aucun chef d’État africain n’a été convié. Pour cela, entre mars et juillet 2021, plus de 65 débats et rencontres ont eu lieu dans les pays suivants : Afrique du Sud, Angola, Kenya, République démocratique du Congo, Cameroun, Nigeria, Niger, Burkina Faso, Mali, Côte d’Ivoire, Sénégal, Tunisie. Une dizaine de séquences se sont déroulées dans plusieurs villes de France, au sein de la diaspora.

Ces débats ont porté sur des thèmes aussi divers que la santé, le climat et l’environnement, la biodiversité, l’éradication de la pauvreté dans toutes ses dimensions, la lutte contre l’insécurité alimentaire et la malnutrition, la restitution et la circulation des objets d’art africains, l’égalité entre femmes et hommes, l’entrepreneuriat et l’innovation, la mobilité, la transition numérique, les industries culturelles, la Francophonie, l’aide publique au développement, les accords de défense et de sécurité liant la France et certains pays africains, les interventions militaires, le franc CFA, les mémoires de l’esclavage et du colonialisme, ou la protection des biens publics. Une attention toute particulière a également été portée sur l’inégalité structurelle qui, aux yeux de beaucoup, continue de caractériser la relation. D’où la nécessité de mettre en place une nouvelle génération d’institutions et de dispositifs susceptibles d’encourager des modes d’interaction plus participatifs, plus inclusifs et plus égalitaires. Un travail de longue haleine qui s’est traduit par un échange de haut niveau, sans interdit.
M.C.


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