Tribune du Pr. Hagay Sobol. Pourquoi l’accord gazier entre le Liban et Israël est une avancée historique?

Publié le 19 octobre 2022 à  17h02 - Dernière mise à  jour le 23 décembre 2022 à  16h03

Alors qu’il y a peu, un conflit entre le Hezbollah chiite et Israël semblait inévitable, un accord maritime vient d’être conclus entre Beyrouth et Jérusalem. Bien qu’ayant les apparences d’une timide avancée, il s’agit d’un tournant historique entre deux pays techniquement en guerre depuis 1948. Ce développement doit beaucoup au contexte géopolitique international qui a changé les rapports de forces.

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Après de longues négociations et de nombreux revirements, l’accord sur la délimitation de la frontière maritime entre le Liban et Israël devrait être officiellement paraphé avant la fin du mois d’octobre. Il ouvre la voie à une exploitation concertée des ressources énergétiques de la Méditerranée orientale (gaz et pétrole) et représente un gage concret de déconfliction dans une zone connue pour son instabilité chronique. Plus qu’un succès de la diplomatie américaine et française, c’est l’affaiblissement combiné de la Russie et de l’Iran qui a permis aux deux voisins, souvent otages de conflits par procuration, d’avancer.

Liban et Israël, une longue série de rendez-vous manqués

Le Pays du cèdre, alors dirigé par les Chrétiens maronites, et l’État Juif, îlots occidentaux au sein du Moyen-Orient, avaient beaucoup en partage lors de leur indépendance (1946 pour le premier, avec le départ des Français, et 1948 pour le second, avec celui des Anglais). La géopolitique internationale en a décidé autrement, entraînant les protagonistes dans plusieurs conflits armés. On peut citer ainsi, la guerre israélo-arabe de 1948 fomentée par la Ligue Arabe, la guerre de 1982 provoquée par les attaques de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) contre Israël à partir du territoire libanais et celle de 2006 déclenchée par le Hezbollah chiite, bras armé de l’Iran au Liban.

Pourtant, un authentique accord de paix a déjà été signé entre Beyrouth et Jérusalem, en 1983. Il ne fut cependant jamais mis en application, à la suite des pressions syriennes. En effet, la politique libanaise a longtemps été dictée à partir de Damas, ayant mis le pays en coupe réglée après la guerre civile (1975 à 1990). Elle l’est désormais depuis Téhéran.

Un accord crucial pour le Liban

Autrefois considérée comme la Suisse du Moyen-Orient, le Liban vit l’une des pires crises économiques de la planète. Une grande part en incombe à l’instabilité politique chronique et à ses dirigeants corrompus détournant les maigres ressources du pays, mais pas exclusivement. En effet, le vrai pouvoir est exercé par le Hezbollah (milice reconnue comme terroriste par de nombreux pays, l’UE et la Ligue Arabe), armé et financé par l’Iran. Il est l’une des pièces maîtresses de l’arc chiite mis en place par la République islamique, lui donnant un débouché sur la Méditerranée, en passant par l’Irak et la Syrie, où elle exerce son hégémonie.

L’accord gazier avec le voisin hébreu, et ses perspectives de profit, est un moyen pour les Libanais de reconquérir leur indépendance, de sortir du marasme économique et d’avancer vers une accalmie régionale. Même si le rendement n’est ni assuré, ni immédiat, les ressources potentielles sont de nature à instaurer la confiance internationale, en particulier en matière de crédits, et de doper la croissance. Pour le Liban cet accord est une question de survie. A l’inverse, sans état de belligérance permanent, la milice chiite perd sa raison d’être autoproclamée de «résistance à l’ennemi sioniste», un cauchemar pour les Mollahs perses. On comprend dès lors qu’ils mettent tout en œuvre pour le faire capoter, mais sans succès jusque-là.

Une étape importante pour l’intégration régionale d’Israël

Si le Liban n’a pas encore prospecté son potentiel gazier, ce n’est pas le cas de l’État hébreu qui en a déjà commencé l’exploitation, et représente, pour l’Europe, un partenaire pour remplacer les approvisionnements russes. De la même manière, c’est dans une perspective géopolitique que s’inscrit l’accord actuel.

Israël poursuit depuis plusieurs années une politique internationale volontariste sur les plans diplomatique, économique et sécuritaire, les trois étant intimement liés. La meilleure démonstration en sont les accords d’Abraham avec les pays arabes sunnites modérés (Émirats Arabes Unis, Bahreïn, Soudan, Maroc), et le consortium EastMed pour l’exploitation et la sécurisation des ressources énergétiques en Méditerranée Orientale (Grèce, Chypre, Égypte, Autorité Palestinienne, Israël, Italie ; la France a demandé à en faire partie). Ces alliances stratégiques et économiques se sont constituées face aux défis communs : un positionnement américain imprévisible et une perte d’influence, doublés de menaces partagées. En premier lieu, le danger existentiel que représente la course à l’arme nucléaire poursuivie par la Théocratie chiite, ainsi que la politique néoottomane de la Turquie, en conflit avec tous ses voisins.

Dans ce contexte, le rapprochement israélo-libanais prolonge et renforce les initiatives précédentes. Ayant des ressources maritimes à protéger, Beyrouth ne pourrait plus risquer, comme récemment, des attaques de drones du Hezbollah sur les infrastructures offshore israéliennes, sous peine de représailles sur ces propres installations. En enlevant le Liban de son giron, l’accord affaiblirait la République des Mollahs, renforcerait la stabilité régionale et représenterait une nouvelle étape dans l’intégration régionale d’Israël.

Le domino mondial : La Russie et l’Iran dans la tourmente

Il faut reconnaître bien du talent à l’envoyé du Président Biden, Amos Hochstein qui a fait inlassablement la navette entre Washington, Beyrouth et Jérusalem, malgré les vicissitudes. Sans une bonne connaissance du dossier et des acteurs, aucune avancée significative n’aurait été possible. Le Président Macron, également, au nom du lien particulier qui unit la France et le Liban, n’a pas ménagé ses efforts. Cependant, comme le dit l’adage, une bonne diplomatie, pour être efficace, doit s’adosser à une menace crédible. Mais parfois, ce sont les impondérables qui changeront la donne. En l’occurrence les deux se sont combinés.

Les revers de Moscou, face à la résistance acharnée des Ukrainiens, que bien peu avaient anticipé, a obligé la Russie à déplacer massivement ses troupes vers l’ancien «pays frère», en particulier son contingent en Syrie. Les gardiens de la révolution islamique perses (pasdarans), et leurs mandataires, venus soutenir le régime de Damas, lors de la guerre civile en 2011, et ouvrir un troisième front avec «l’entité sioniste», ne pouvaient plus bénéficier de la relative protection des troupes de Poutine. Il n’en fallait pas plus pour que Tsahal (armée de défense d’Israël) oblitère massivement les usines d’assemblage de missiles de précisions, les convois d’armement à destination du Hezbollah, ainsi que nombre de systèmes de défense anti-aériens et les pistes d’atterrissage ayant permis aux cargos iraniens d’acheminer leurs armes. En conséquence, une entente semble avoir été conclue, entre l’État hébreu et le régime syrien, pour que les milices chiites et les pasdarans retournent dans leurs pénates.

Quant à la République islamique, elle a fait une erreur de calcul monumentale. Persuadée que les USA voulaient conclure à tout prix un accord sur son programme nucléaire, elle a fait monter les enchères tout en poursuivant sa course effrénée vers la bombe et ses actions de déstabilisation régionale. Mais les Mollahs ont été rattrapés par la guerre en Ukraine. Ce conflit a détourné l’attention mondiale et rendu moins urgente la conclusion d’un nouvel accord, avec pour corollaire la levée des sanctions. L’Iran se voit ainsi privée d’une rente annuelle de 100 milliards de dollars annuels qu’elle aurait pu réinvestir dans son arsenal militaire et en soutien à ses milices supplétives, alors que la population manque de tout.

Pourtant, ce qui a mis le feu aux poudres, c’est la mort tragique d’une jeune femme de 22 ans, d’origine kurde, Masha Amini, à la suite de son arrestation par la police des mœurs, le 13 septembre dernier. Son seul crime était de n’avoir pas porté le voile islamique de manière appropriée. Depuis, le soulèvement, initié par les femmes, ne fait que s’amplifier jusqu’à menacer le régime qui paye aujourd’hui sa politique en matière de non-respect des droits humains. On peut gager que cette situation sera instrumentalisée par les opposants, tant internes qu’externes, contre les tenants du pouvoir et pour porter atteinte à des sites stratégiques. Déjà la presse locale se fait l’écho de la mort de pasdarans dont des officiers supérieurs.

Après l’accord maritime, un pacte de non-belligérance entre le Liban et Israël ?

Le Hezbollah, jusqu’à la dernière minute, a essayé de faire dérailler le processus diplomatique. Il a voulu imposer des clauses inacceptables pour la sécurité israélienne qui ont été immédiatement rejetées par le Premier ministre Yaïr Lapid. Et pour faire face à un déclenchement brutal des hostilités, le ministre de la Défense, Benny Gantz, demandait à Tsahal de se tenir prêt à toute éventualité.

En dépit de la situation, le Guide de la révolution islamique, Ali Khameneï, a préféré envoyer des drones kamikazes et ses servants auprès de Poutine, pour soutenir l’effort de guerre russe, plutôt que de se tenir au côté de son allié et risquer une opposition frontale avec les israéliens. Face aux incertitudes générées par la situation internationale et au revirement perse, le Hezbollah isolé a préféré endosser, pour l’heure, l’accord maritime, tout en minimisant sa portée. Pourtant, par ce geste, il venait de reconnaitre Israël, ce qu’il avait juré de ne jamais faire. Comme les compagnies de forage rechignent à investir dans les zones de conflit, le prolongement naturel de l’accord sur la frontière maritime sera un pacte de non-belligérance, seul garant de la stabilité. Il pourra déboucher, une fois la confiance établie, sur un traité de paix en bonne et due forme entre les deux voisins.

En définitive, les plans méticuleux des tyrans et leurs mécaniques bien réglées ont été tenus en échecs par ceux que l’on n’attendait pas : Les Ukrainiens qui ont fait barrage à l’une des armées les plus puissantes de la planète, et les femmes iraniennes qui ont bravé le pouvoir, inspirant tout un peuple. Leurs actions ont permis, à des milliers de kilomètres de distance, à deux pays en guerre de se rapprocher et de rêver de paix. Dans ce monde où une mauvaise nouvelle en chasse une autre, cela donne de l’espoir !

[(Hagay Sobol, Professeur de Médecine est également spécialiste du Moyen-Orient et des questions de terrorisme. A ce titre, il a été auditionné par la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée Nationale sur les individus et les filières djihadistes. Ancien élu PS et secrétaire fédéral chargé des coopérations en Méditerranée, il est vice-président du Think tank « Le Mouvement ». Président d’honneur du Centre Culturel Edmond Fleg de Marseille, il milite pour le dialogue interculturel depuis de nombreuses années à travers le collectif « Tous Enfants d’Abraham ». )]

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