Publié le 7 janvier 2019 à 21h03 - Dernière mise à jour le 29 octobre 2022 à 13h46
Edmond au théâtre
Bousculé en permanence pour son plus grand bonheur d’ailleurs, le spectateur assiste d’abord à des changements permanents de décors, effectués par les comédiens eux-mêmes, qui déplacent les accessoires des différentes scènes sur un train d’enfer. Cela va vite, c’est précis, ça ne laisse pas le temps de respirer, et c’est à l’image de l’ensemble de la soirée : un moment festif, du théâtre champagne porté par des comédiens exceptionnels animés d’un esprit de troupe. «Edmond» qui centre sa narration sur la création de «Cyrano de Bergerac» en décembre 1897, est un hymne aux comédiens, à l’écriture, à l’art en général, à la fraternité aussi et à l’entraide. Cette dernière étant symbolisée par le personnage de Monsieur Honoré (le seul inventé par l’auteur), qui, tenant une brasserie aidera Edmond Rostand à ne pas se décourager et se démènera pour faire remplir de spectateurs le Théâtre de la Porte-Saint-Martin où aura lieu la première. L’intelligence avec laquelle Alexis Michalik qui signe aussi la mise en scène s’emploie à raconter l’aventure de Cyrano n’a d’égal que la pertinence d’un texte à la hauteur du chef-d’œuvre de Rostand. On entendra les grandes répliques de la pièce (dont bien sûr la célèbre tirade du Nez) dites par les uns et les autres à partir de leur vécu personnel. Celui d’Edmond incarné par le subtil Gauthier Battoue demeure bien entendu, la cheville ouvrière de la pièce, mais pas d’exclusive ici. On se régale à suivre Constant Coquelin, (phénoménal Jacques Bourgaux), qui créa le rôle de Cyrano et à qui Edmond Rostand restera lié jusqu’à ce que la mort de l’acteur ne l’affecte dans son écriture même. Drôle, épique, avec notamment deux producteurs corses vaguement mafieux avant l’heure, qui se mettent à chanter en polyphonie, «Edmond» est un régal visuel, les costumes de Marion Rebmann participant de la féerie d’ensemble. Et puis comme dans son film «Edmond» tourné avec d’autres comédiens Alexis Michalik utilise la musique du virtuose Romain Trouillet pour donner un rythme supplémentaire à sa pièce. Au final, c’est un miracle d’équilibre, de justesse, et de précision, d’où l’émotion n’est pas absente. Et où comme dans le film «Léon» de Luc Besson on nous propose des scènes très courtes, très percutantes, très en phase avec cette incroyable histoire d’un homme doutant de tout, et qui ne sera plus le même après Cyrano, puisque comme le chanterait Serge Lama : «Tel qu’en lui-même enfin le triomphe le change».
Edmond au cinéma
Et le film me direz-vous ? Un régal lui aussi, avec bien entendu (tournée théâtrale oblige) d’autres comédiens pour donner de la pièce un angle à la fois semblable et différent. Précisons tout d’abord que raconter la vie du créateur de Cyrano de Bergerac, le comédien et auteur Philippe Car s’y était attelé au théâtre dans un spectacle de toute beauté qui, intitulé « La fabuleuse histoire d’Edmond Rostand » fut créé le 20 octobre dernier à Marseille, dans l’écrin des Bernardines. Cela n’avait pas encore été le cas à l’écran, et c’est désormais chose faite avec ce «Edmond» du sieur Alexis Michalik qui fait suite à la pièce et qui marque le centenaire de la mort de Rostand. Un long métrage haut en couleurs par lequel l’auteur prolonge son immersion dans sa propre pièce sans la copier et en en faisant une vraie œuvre de cinéma. « J’ai voulu , explique Alexis Michalik, écrire une fiction en forme d’hommage qui raconte Edmond Rostand jusqu’à la création de Cyrano». Après, ajoute-t-il: «C’est un autre homme, transformé par le succès, et je n’ai pas voulu raconter ici ce qui est en quelque sorte sa deuxième vie d’auteur.» Avec intelligence, et un grand souci apporté à la construction des décors, l’élaboration des costumes, et l’apport d’une musique originale exceptionnelle de Romain Trouillet, Alexis Michalik, explore un monde de créateur et offre à des acteurs sublimes le soin d’incarner tous les personnages en charge de Cyrano. De Thomas Solivérès, dans la peau d’Edmond Rostand, à Clémentine Célarié irrésistible Sarah Bernhardt, en passant par Mathilde Seigner, Thomas Leeb, ou Lucie Boujenah, Dominique Pinon, Micha Lescot qui apparaît en Anton Tchekhov, ils sont tous impeccables et jouant là encore avec un esprit de troupe. La palme revenant à Olivier Gourmet qui incarne Constant Coquelin, l’acteur fétiche de Rostand, connu pour avoir créé le rôle de Cyrano. Il est dans le film au sommet de son art n’ayant rien à envier à Weber, Sorano, Depardieu, Jean Piat ou Vuillermoz que l’on voit apparaître dans un extrait de la tirade du Nez au terme du générique. Formidablement rythmé, cet «Edmond» dépeint, tout comme l’avait montré Philippe Car, un Rostand en proie à la dépréciation permanente, qui, soutenu par sa femme n’en est que plus humain. Alexis Michalik qui a tourné son film en République tchèque et dans le couvent de Moissac, nous le présentant fragile, et profite au passage de ce portrait touchant pour inventer des personnages porte-paroles de l’éloge de la liberté et du courage. Ainsi le cafetier Honoré, (joué par Jean-Michel Martial) le seul personnage inventé du récit. Et puis, signalons aussi qu’ « Edmond » est un film de potes où apparaissent ceux qui ont l’habitude de travailler avec Alexis Michalik, comme Benjamin Bellecour incarnant Courteline qui n’est autre que le producteur du film ou encore dans la brève apparition d’un costumier du Palais Royal Pascal Zelcer, l’attaché de presse du film et qui est aussi un des deux attachés de presse du Off d’Avignon et qui fait tant pour faire aimer le théâtre au plus grand nombre. Ce que ne démentiront pas non plus Nicolas Briançon ou Dominique Besnehard des amoureux des planches et du cinéma, présents aux côtés de Michalik (qui campe un Courteline délirant), pour ce long métrage qui grise, et qui rend heureux. A la fin de l’envoi, le réalisateur…nous touche…avec panache ! Champagne vous dit-on !
Jean-Rémi BARLAND
Edmond de Alexis Michalik en salles le 9 janvier 2019. Texte de la pièce édité chez Albin Michel et Magnard.