Tout d’abord une explication du titre de la pièce « Les crapauds fous » de Mélody Mourey que l’on peut voir à Paris au Théâtre de la Renaissance. Les crapauds vivent dans une zone et se reproduisent dans d’autres. Chaque année, de manière grégaire, tous migrent dans le même sens, et parfois remontent des courants. Lorsque nous construisons de nouvelles routes en travers, ils se font massivement écraser. Sauf que… quelques-uns vont dans l’autre sens, ou trouvent les tunnels que des écologistes font creuser pour eux sous les routes. Parce qu’ils s’aventurent dans des directions non conventionnelles, ces crapauds fous inventent des voies d’avenir et sauvent l’espèce.

Fort de cette constatation le texte très émouvant de la dramaturge dont on avait applaudi ici « Big Mother », succès absolu donné au Théâtre des Béliers Parisiens, transpose cette approche scientifique à l’échelle humaine. « Les crapauds fous », retrace pour la première fois au théâtre l’incroyable exploit d’Eugène Lazwoski et de son ami Stanislaw Matulewicz, deux héros polonais ayant sauvé des milliers de vies durant la Seconde Guerre mondiale… En organisant une vaste supercherie autour d’une prétendue épidémie de typhus dans leur ville.
L’histoire telle qu’elle s’est véritablement déroulée
En 1940, alors qu’un de ses amis est convoqué dans les camps de travail, Stanisław lui injecte le vaccin contre le typhus et lui fait passer dans la foulée un test de dépistage de la maladie. La petite quantité de bactéries mortes suffit à rendre son ami positif au test. Il peut dès lors être exempté et rester au village. A la suite d’une exécution massive de juifs dans le village, Eugène, bouleversé, décide de se servir de la trouvaille de son ami pour sauver tous les juifs ayant survécu et les autres habitants menacés… Lorsque des soldats allemands viennent vérifier sur place la véracité de l’épidémie, Eugène décide de leur faire peur en rappelant le caractère hautement contagieux de la maladie…
Démasqué par Berlin peu de temps avant la fin de la guerre, Eugène est alerté par un SS qu’il avait soigné quelques années plus tôt et s’enfuit aux Etats-Unis. Ce n’est que des années après, qu’Eugène avoue à sa femme son exploit et que cette dernière lui révèle qu’elle a aussi accompli de nombreux actes de résistance…
L’histoire dans la pièce
« Les crapauds fous » raconte leur histoire en restant fidèle aux multiples péripéties traversées par les deux hommes tout en prenant de nombreuses libertés dans les dialogues et les personnages… L’histoire est racontée par Stanislaw des années plus tard, ce qui permet aussi de multiples fantaisies : nous n’assistons pas l’histoire telle qu’elle s’est passée, mais bien à l’histoire telle qu’elle a évolué dans la mémoire d’un homme plein d’humour. Il s’agit avant tout de mettre en lumière, avec légèreté, l’incroyable et salutaire folie de deux amis soudés depuis l’enfance, l’un déterminé et téméraire, l’autre influençable et hésitant.
L’expérience de Milgram sur la soumission librement consentie que l’on trouvait déjà illustrée dans le film « I comme Icare » de Henri Verneuil sert d’entrée dans la pièce. Le personnage inventé d’Anastazy se passionne pour cette expérience et étudie comment une infime minorité d’individus parvient à résister et à sauver des vies au péril de la leur.
Avec neuf comédiens sur scène interprétant plus de vingt personnages
Neuf comédiens sur scène incarnant plus de vingt personnages différents pris dans les rouages fragiles d’une machination vertigineuse donnent vie à cette aventure traitée de manière rocambolesque et développée sur un rythme infernal. Deux époques s’entrecroisent.
1990, New York. Une jeune étudiante en psychologie rend visite à Stanislaw, médecin à la retraite, pour en savoir plus sur son grand-père, Eugène, et sur ses actions pendant la Seconde Guerre mondiale. 1940, Rozwadów, Pologne. Deux jeunes médecins, Eugène et Stanislaw, mettent au point un ingénieux stratagème pour berner les nazis et empêcher les déportations de tous les habitants menacés…
Mais leur ruse ne tarde pas à éveiller les soupçons dans les rangs du IIIe Reich et les deux amis doivent rivaliser d’inventivité pour que le château de cartes qu’ils ont érigé ne s’écroule pas sur eux. Avec virtuosité nous passons du présent au passé sans que le spectateur ne soit perdu. Dans la lignée du cinéaste Ernst Lubitsch, l’autrice et metteuse en scène Mélody Mourey évoque des choses graves sur le ton d’un humour citoyen un rien désenchanté. Tout fonctionne.
La prose est précise, les dialogues tranchants, efficaces, portés par des interprètes à la hauteur du projet. On peut regretter cependant certains dérapages de mise en place comme lorsque apparaît un Hitler côté farce gesticulant et censé faire rire. N’est pas Chaplin dans «Le dictateur » qui veut, et dans « Les crapauds fous » le burlesque appuyé, totalement inutile tombe à plat. Il n’empêche. Voilà une comédie pleine d’inventivité, de générosité et d’humour, qui fait de plus réfléchir sur la fragilité des démocraties tant il est vrai comme l’a souligné Brecht que le ventre de la bête immonde est toujours fécond. Au final des crapauds fous très citoyens dont il est salutaire d’écouter en ces temps troublés le chant ô combien nécessaire.
Jean-Rémi BARLAND
« Les crapauds fous » pièce écrite et mise scène en scène par Mélody Mourey – Théâtre de La Renaissance – 20, boulevard Saint Martin – 75010 Paris. Jusqu’au 5 janvier 2025. Plus d’info et réservations sur theatredelarenaissance.com