Juillet 1970. Dans un salon très sobre et très agréable, sur fond de « Rêverie » de Schumann qu’aimait tant jouer Vladimir Horowitz, un jeune homme fixe son regard sur quelques rares photos dont il prend des clichés à la dérobée. Entre une femme portant un plateau avec deux tasses. Il cache vivement l’appareil dans son dos.
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Après lui avoir proposé un verre d’alcool, qu’il refuse car dit-il : « C’est pas trop mon truc le grog, surtout en juillet.» La femme l’invite tout de même à boire, et lui demande son prénom. « Comme tout à l’heure : Samuel », répond-il sans doute un peu vexé qu’elle ne s’en souvienne pas. « Je n’ai jamais connu de Samuel…Vous êtes très jeune…c’est très humiliant. » Surpris ce dernier s’entend dire : « Si vous ne trouvez pas blessant qu’un grand journal m’envoie un stagiaire débutant pour faire le boulot, ça commence mal. Il n’y avait personne de crédible et de libre dans la boutique ?» Quelques justifications après, commence alors un dialogue assez mouvementé au départ puis affectueux sur la fin entre ce journaliste débutant et cette star du cinéma et du théâtre qui n’est autre que… Arletty. Mais pourquoi est-il réellement là ? Samuel a beau affirmé : « Je suis venu vous découvrir Madame en faisant mon métier pour les futures générations », on s’apercevra au fur et à mesure de cet échange organisé qu’il a une autre idée en tête dévoilée à la fin de l’entretien et qui bouleversera et Arletty et le spectateur.
Lecture de lettres
Signée Jean-Luc Voulfow « Arletty, un cœur très occupé » que l’on peut voir en ce moment à Paris au Théâtre des Mathurins est une pièce écrite avec finesse, intelligence et un grand sens de l’empathie pour une femme immense, qui nous est présentée dans toute sa complexité et surtout sans jugement de valeur. Arletty donc, l’actrice la plus adulée du cinéma français, qui née en 1898, rencontre, en début d’année 1941, Hans Jürgen Soehring un officier allemand. Coup de foudre, pendant cette guerre qu’ils semblent vouloir ignorer. Ils ne se quittent plus. Leur échange épistolaire est intense et passionné, s’écrivant parfois jusqu’à deux lettres par jour. Il est son “Faune”, elle est sa “Biche”. Une passion dévorante, irrésistible, interdite. Leur amour est sans frontière.
Et la pièce d’exposer en filigrane des fragments d’une correspondance foisonnante (638 lettres intimes au total) et d’ouvrir une fenêtre pleine d’émotions sur l’horreur de cette période historique. Samuel lit les lettres de l’Allemand avec maladresse ce qu’ Arletty ne manque pas de lui faire remarquer. « Vous n’écoutez que les mots, sans comprendre leur force cachée ». Se dévoilant peu à peu sur son amour en période troublée : « C’est le destin qui gère ma carrière, cher monsieur… La guerre n’avait pas de place dans ma vie. Pas plus que celle de Faune. » « Mon véritable ennemi a toujours été la guerre », « la guerre nous avait réunis, la paix nous a séparés », « ce qui est bien dans la passion c’est la répétition de ses effets avant qu’elle s’estompe » Arletty apparaît aussi comme une femme libre et responsable, souvent ironique et pleine d’humour. « Les Giraudoux, les Cocteau triomphent et me font l’effet de gens qui ne changent jamais de chemise», a-t-elle écrit fustigeant leur style « en boucle ». En prend également pour son grade la correspondance de Camus et Casarès, leurs lettres étant jugées « trop chiantes, trop longues. Intellos quoi. »
« J’ai qu’une ride et je suis assise dessus »
Quant au temps qui passe Samuel rappelle à Arletty sa phrase mythique : « Vieillir, j’ai pas peur, j’ai qu’une ride et je suis assise dessus » tandis que l’actrice lui précisera : «Je suis comme la môme Piaf, je ne regrette rien. Sauf qu’elle m’a piqué toutes mes paroles » ou encore affichant son esprit détaché de toute contingence répondant à la question de savoir pourquoi elle ne s’est jamais mariée alors qu’un prétendant voulait convoler en justes noces : «Encore un qui voulait m’épouser, mais moi le seul bonhomme que je voulais suivre, c’était mon bonhomme de chemin».
Béatrice Costantini et François Nambot ne jouent pas… ils incarnent
Mettant à jour des instants historiques aussi intimes et particuliers que la légende et la presse ont trop souvent fâcheusement falsifiés, « Arletty, un cœur très occupé » est une pièce non seulement brillante mais bouleversante. Le mérite en revient au texte bien entendu qui évite clichés, lieux communs, répliques attendues (on n’entend pas par exemple « Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » qu’Arletty lança dans « Hôtel du Nord ») mais également à François Nambot dont la mise en scène souligne les silences des personnages. Exceptionnel acteur que l’on a applaudi à Avignon dans la pièce « Quai des orfèvres » et qui était tout simplement magique dans les films d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau « Théo et Hugo dans le même bateau », et « Haut perchés », où il partageait l’affiche avec le prodigieux Geoffrey Couët, il réussit en tant que constructeur du déroulé du récit à complexifier des situations apparemment simples. Son travail de comédien est tout aussi remarquable et ainsi il permet à Béatrice Costantini d’apparaître plus lumineuse que jamais. Comédienne de théâtre et de cinéma, inoubliable à l’écran dans « Adieu l’ami », « Clair de femme », « Quelques jours avec moi », « Camping » ou sur les planches dans « Ne m’oubliez pas » de Peter Nichols mise en scène par Michel Fagadau elle est Arletty dans toute sa dimension mythique. François Nambot à ses côtés est le partenaire idéal pour lui permettre d’offrir aux spectateurs un moment de théâtre d’une densité qui serre le cœur et qui est habillé d’or par les lumières d’artiste de Jacques Rouveyrolis.
Jean-Rémi BARLAND
« Arletty, un cœur très occupé » au Théâtre des Mathurins, 38 rue des Mathurins – 75008 Paris. Le mercredi 26 et le jeudi 27 février à 19h. Plus d’info et réservations sur www.theatredesmathurins.com