Publié le 29 août 2018 à 17h39 - Dernière mise à jour le 28 octobre 2022 à 18h57
Voilà cinq ans maintenant que l’université Pasquale Paoli, sise à Corte, a lancé Fabbrica Design. L’idée : organiser une résidence d’artistes-designers visant l’exploitation d’une matière sensible à l’île de beauté, chaque année différente. Bois, liège, terre… ou laine, comme en 2018, elles se prêtent à la fabrication d’objets innovants. L’enjeu : revitaliser des filières souvent en voie de disparition.
Entre les ateliers et le fablab
Au final, les prototypes conçus à Corte flirtent entre tradition et modernité… «On a eu à chaque fois de belles découvertes. Sur la terre par exemple, la designer sélectionnée, Pauline Avrillon, a travaillé sur la terre cuite, la terre crue… Son idée, c’était de proposer des briques pour de l’habitat». Ce en changeant la dynamique des assemblages, puisque les briques ont revêtu plusieurs formes : parallélépipèdes, rectangles, triangles, hexagones… Elle a également créé des briques allégées avec de la sciure de bois, procédé à d’autres mélanges de matière : cire d’abeille, paraffine… ce en imaginant aussi une gamme de couleurs. Au préalable, «il a fallu comprendre la géologie de la Corse, rencontrer des professionnels et se prêter à tout un jeu de pistes pour retrouver les filons d’argile. Puis s’en est suivi un travail de préparation des terres, pour mieux comprendre la matière», explique Pauline Avrillon dans le documentaire qui lui est dédié. Ainsi la dimension innovante est toujours présente dans les projets, notamment grâce à l’hybridation d’autres matériaux. «Les designers mixent aussi les pratiques artisanales et celles relevant de l’utilisation d’outils numériques, puisqu’ils œuvrent dans le Fablab de l’université de Corte », reprend Graziella Luisi. Brodeuse numérique, imprimantes 3D, découpe laser ou fraiseuse sont donc à la disposition des sélectionnés.
La laine pour 2018
La brodeuse numérique, elle a justement été mise à contribution lors de l’édition 2018 de Fabbrica Design, ciblée sur la laine corse. Là encore, il s’agissait de redonner vie à une filière aujourd’hui disparue. «La dernière structure corse exploitant cette matière a stoppé son activité cette année, alors même que les jeunes designers sélectionnés œuvraient à redonner un coup de modernité à la filière… » On appelle ça l’ironie du sort. Jusqu’ici, 500 kg de laine étaient donc transformés sur les 90 tonnes produits, ce reste brulé faute d’utilisation. Filée, elle entrait dans la composition de matériaux d’ameublement et de confort, tels les tapis, les tentures murales… Une filière de revalorisation totalement à reconstruire, donc. C’est justement ce qui a attiré les deux designers retenus, Pauline Bailay, spécialisée textile et Hugo Poirier, plutôt orienté produit. «Particulièrement sensibles aux grands principes de la décroissance (Relocaliser, Revaloriser, Réévaluer, Recycler, Réutiliser, Réduire, Restructurer, Redistribuer), et persuadés qu’en cette période charnière, le designer a un rôle important à jouer, nous souhaitons mettre nos connaissances en pratique au service de projets respectueux de l’humain et de la nature, durables et équitables. C’est pourquoi la possibilité offerte par cette résidence de développer un projet à une échelle locale, de pouvoir travailler et dialoguer avec des artisans, ainsi que l’opportunité de proposer un atelier pour partager avec des étudiants des techniques et des découvertes nous motivent plus que tout », expliquent-ils. L’idée étant notamment la mise en place d’autres circuits économiques faisant intervenir tisserands ou cordonniers. Côté textile, ils se sont d’abord focalisés sur la laine feutrée. «Il faut savoir que la laine corse est rêche (elle provient de races laitières de brebis, on la qualifie de laine jarreuse méditerranéenne, en d’autres termes c’est une laine à poils, NDLR). Si elle est filée, on peut donc supposer qu’elle pique. Mais si elle est feutrée, cela change les sensations au contact de la matière. Pauline et Hugo, tous deux sortis de l’école Boulle, puis de l’ENSCI, ont réalisé des chaussures en laine feutrée, des pochettes pour tablettes et smartphones mais, ont aussi exploité la laine filée pour concevoir des objets ayant trait à l’univers domestique, tapis, parois isolantes, paravents, sols, rideaux… Ils ont travaillé avec des métiers à tisser, des brodeuses numériques, exploité la technologie de l’impression 3D pour produire des filaments de plastique et hybrider la laine», développe encore Graziella Luisi.
Bientôt, le label
Bref, de nouvelles productions à mettre en exergue. C’est justement la volonté de la fondation, qui planche depuis plusieurs mois sur la sécurisation juridique d’une marque déposée par l’Université de Corse. Le but : obtenir la création d’un label «Fabbrica Design», gage de la qualité et du caractère innovant des produits conçus dans les murs de la résidence d’artistes. «Notre ambition est de pouvoir nous approprier les matériaux disponibles sur le territoire insulaire pour leur donner une vraie valeur ajoutée, fait savoir Jean-Joseph Albertini, porteur du projet Fabbrica Design. Car la ressource existe et il nous appartient de la valoriser pour lui donner une utilité sociale et, par la suite, économique». Même s’il faudra attendre encore un peu pour mesurer les retombées des différents business amorcés. «Cela nécessite du temps, de relancer une filière», observe Graziella Luisi. Mais à Corte, on a choisi de se l’accorder. La diversification économique de l’île de Beauté est à ce prix.
Carole PAYRAU
Pour télécharger l’appel à candidatures édition 2019 de Fabbrica Design ICI